« la Mouette », d’Anton Tchekhov, Théâtre du Roi‑René à Avignon

« la Mouette » © D.R.

Une « Mouette » fiévreuse

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

À quelques centaines de mètres de la cour d’honneur où se joue la version de « la Mouette » de Nauzyciel, Hélène Zidi‑Chéruy présente son adaptation de la pièce de Tchekhov au Théâtre du Roi-René, qu’elle dirige. Entourée d’excellents comédiens de tous âges, elle incarne avec sensibilité la flamboyante actrice Arkadina, dans une mise en scène enlevée et contemporaine des plus efficaces.

Dans la Mouette, tous les personnages rêvent de quelque chose. Tous sont tournés vers le futur, l’irréel : la jeune Nina aspire à devenir une grande actrice auréolée de gloire, le jeune Constantin voudrait révolutionner l’écriture théâtrale, l’oncle Sorine « aurait voulu » être quelqu’un d’autre et refuse de vieillir, Arkadina (la mère de Constantin) voudrait rester une éternelle jeune actrice et plaire à son amant écrivain Trigorine, et ce dernier ne vit jamais l’instant puisqu’il ne songe qu’à écrire… Mais tous sombrent dans la désillusion. Le mot « mouette » en russe contient d’ailleurs l’idée d’échec.

L’adaptation et la mise en scène d’Hélène Zidi-Chéruy s’intéresse plus particulièrement à l’échec de la relation entre Nina et Constantin, à la déliquescence de cet amour de jeunesse, au quotidien et au destin tragiques de ces deux personnes passionnés par l’art. Les quatre actes de la pièce de Tchekhov sont donc coupés, des personnages disparaissent (les parents de Macha) et le personnage de Dorn fusionne avec celui de Medviedenko, afin de se focaliser sur les deux êtres qui souffrent le plus. Certes, les douleurs des autres personnages ne sont pas omises : le maître d’école Medviedenko aime la fille de l’intendant de la maison de Sorine, Macha, qui, elle, aime Constantin. Arkadina aime Trigorine qui aime un temps Nina. Sorine est malade. Mais l’action est resserrée autour des deux « mouettes » qui veulent prendre leur essor et s’engluent dans une réalité teintée de regret. L’intrigue est située dans la France d’aujourd’hui.

La mouette, c’est avant tout Nina : la jeune amoureuse de Constantin qui joue dans sa pièce « décadente » et rêve d’être actrice dans le premier acte ; la femme qui se prend de passion pour Trigorine et s’envole avec lui dans les deux suivants ; enfin, l’actrice fiévreuse du dernier acte qui s’est brisée les ailes en amour, mais conserve la foi dans sa vocation théâtrale. Nina se surnomme « la Mouette », car elle se souvient d’une idée de nouvelle suggérée par Trigorine quelques jours après leur rencontre : un homme voit une jeune fille près d’un lac, « heureuse et libre comme une mouette », et, « pour passer le temps, il la détruit ». Ce jour‑là, Constantin venait de tuer une mouette et l’avait jetée à ses pieds, comme un symbole de leur amour sacrifié, avant de tenter de se suicider. Cette Nina multiple et moderne, mi‑ange, mi‑Lolita, est incarnée par la gracieuse Laura Mélinand, qui interprète avec aisance une grande palette de sentiments et d’émotions : de l’idéalisme à l’étrangeté, en passant par l’exaltation, la sensualité et la perversion.

L’autre mouette qui ne parvient pas à prendre son essor, et qui n’est même pas sauvée par sa vocation, c’est Constantin. Il cherche à la fois à renouveler des formes théâtrales jugées trop réalistes, et à obtenir l’assentiment et la reconnaissance de sa mère qui, elle, s’accommode parfaitement de ce théâtre : il est évidemment déçu. Il est également repoussé par Nina, qui lui préfère, comme sa mère, l’écrivain à la mode Trigorine. Il n’y survivra pas. Alexis Moncorgé lui donne vie avec engagement et passion, quitte à tirer le personnage vers l’hystérie et le pathétique : ses sentiments pour Nina le terrassent.

Hélène Zidi‑Chéruy rend donc hommage à l’écriture rythmée de Tchekov, faite de pauses, d’accélérations, de moments forts, et de dialogues sans vraie communication (car l’autre est rarement atteint), en choisissant des acteurs à la fois frais et matures, en adoptant un tempo dynamique et varié, et en modernisant le texte de 1895. La représentation se déroule au sein d’une belle église du xve siècle, dont les murs sont ornés pour l’occasion d’une teinture bucolique. Celle‑ci figure une nature champêtre idyllique qui sied merveilleusement au décor des trois premiers actes (théâtre de verdure, lac, jardin). Un simple tapis de gazon artificiel ou quelques meubles (banc, table) suffisent à définir l’espace de jeu et à marquer un changement de scène. La musique et les éclairages d’André Diot contribuent savamment aux changements de tonalité (frivolité, gaieté, nervosité, ivresse, tristesse, nostalgie, désespoir), outre le jeu des comédiens. Les costumes, enfin, à la fois contemporains et surannés, font le lien entre deux époques (le début de la modernité et l’époque actuelle). Le spectacle se révèle donc très dynamique, fiévreux, à la fois solaire et sombre, comique et tragique. Son rythme est toujours tendu.

Cette Mouette apparaît donc exaltante et bouleversante, même si le parti pris de mise en scène dans le dernier dialogue entre Nina et Constantin est discutable. En effet, Nina tue littéralement Constantin en l’armant et en faisant preuve d’une nervosité et d’une perversité étonnantes… Quant à Constantin, sa folie, si physique, si démonstrative, finit par amoindrir l’émotion du spectateur – quel que soit par ailleurs le talent du comédien. Il semble que la fin de la pièce de Tchekhov laisse plus de place à la nostalgie, au regret, à la pudeur, au vide intérieur… On aurait aussi aimé entendre davantage le discours sur l’art et le théâtre, disséminé dans toute la pièce. Mais il fallait opérer des choix. Et celui d’Hélène Zidi-Chéruy est bien assez remarquable. 

Lorène de Bonnay


la Mouette, d’Anton Tchekhov

Cie Laboratoire de l’acteur

01 47 00 43 55

laboratoiredelacteur@free.fr

www.lamouette.fr

Mise en scène, traduction, adaptation : Hélène Zidi‑Chéruy

Assistant à la mise en scène : Raphaël Haberberg

Avec : Laura Mélinand, Alexis Moncorgé, Jérémie Loiseau, Laure Hennequart, Julien Jovelin, Michel Danjou, Hélène Zidi‑Chéruy

Compilation des textes et dramaturgie : Jutta Ferbers

Lumières : André Diot

Photos : © D.R.

Théâtre du Roi‑René • 6, rue Grivolas • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 24 35

Du 7 au 28 juillet 2012 à 15 h 10

Durée : 1 h 50

8 € | 12 € | 17 €