« la Ronde de nuit », de Patrick Modiano, Théâtre des Carmes ‑ André‑Benedetto à Avignon

Salle de spectacle

« Un minuscule théâtre d’ombres… »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Jean-François Matignon porte à la scène le deuxième roman de Patrick Modiano, « la Ronde de nuit ». Il en propose une adaptation sensible qui prend la forme d’une véritable quête d’identité.

Le romancier Patrick Modiano a toujours ressenti une fascination trouble en même temps qu’une paradoxale nostalgie pour la période de l’Occupation. Le deuxième livre de l’auteur (publié en 1969 à l’âge de vingt‑quatre ans), comme le premier, a pour cadre cette époque pleine d’incertitudes et de mystères : une époque où il était parfois difficile de choisir son camp en toute connaissance de cause, même si après coup l’Histoire se chargera de distribuer médailles et anathèmes. Quelques années plus tard, Modiano écrira le scénario du film Lacombe Lucien, de Louis Malle, dont le protagoniste ressemble étrangement au narrateur de la Ronde de nuit. Celui-ci est en effet un jeune homme banal. Un jeune homme déboussolé en quête de lui-même, devenu milicien presque malgré lui, pour la gloriole, avant de se mêler à un réseau de résistants par simple goût de l’aventure.

Jean-François Matignon a eu l’idée de transformer ce bref roman écrit à la première personne en un monologue pour la scène. Dans l’adaptation qu’il propose, c’est d’abord la confusion intérieure du personnage-narrateur qui retient l’attention. Celui-ci est déchiré entre deux mondes : la Gestapo qui l’a embrigadé, le réseau de résistants parisiens qu’il a infiltré. Le héros anonyme de Modiano hésite et se cherche, n’assumant pas jusqu’au bout son statut d’agent double, s’enfermant toujours davantage dans une voie sans issue qui ne peut que lui être fatale. L’auteur ne cherche pas à excuser, peut-être seulement à cerner ce personnage, et en même temps à faire revivre l’époque pour ainsi dire de l’intérieur, par le filtre de la conscience de l’un de ses acteurs. Loin des jugements à l’emporte-pièce, de la bonne conscience toujours pressée et manichéenne.

Clair-obscur

Cette atmosphère romanesque tout en clair-obscur, Jean‑François Matignon a su la restituer dans sa mise en scène, et pas seulement par un travail soigné sur les lumières. Rien de figé sur le plateau : un décor fait de panneaux mobiles (ornés d’une tapisserie d’époque aux motifs vieillots), comme pour mieux exprimer l’instabilité du personnage. Un personnage qui tout le long nous échappe. Le metteur en scène n’a pas cherché à recomposer l’œuvre pour la rendre plus claire aux oreilles du public. Il a au contraire tenu à préserver tous les détours de ce texte labyrinthique, reflets des conflits intérieurs du héros. Aux spectateurs de décoder les non-dits et l’implicite, d’accepter de n’entrevoir que des silhouettes, de ne connaître les protagonistes que par les pseudonymes qu’ils se donnent, comme ces résistants qui s’attribuent mutuellement des noms de stations de métro.

Ce personnage est-il un héros ou un salaud ? Thomas Rousselot qui l’incarne fait surtout de lui un être de fuite. Un être effacé et vulnérable, faible et influençable, tout à fait dépassé par les actes qu’il commet. Pas un intellectuel assurément, mais un homme tourmenté, la conscience jamais en repos, l’esprit traversé de visions inquiétantes. Un homme qui ne sait plus très bien qui il est. Quelque chose comme un personnage de théâtre, comme le suggère le texte… Des pseudonymes aux masques, en effet il n’y a qu’un pas. Matignon prend Modiano au mot, et choisit finalement de métamorphoser son personnage en un Lear vieillissant et coupable, une métamorphose qui n’est peut-être pas la partie la plus convaincante du spectacle. Le choix de souligner et de dramatiser le propos par une musique qui peut parfois paraître grandiloquente est l’autre bémol de ce spectacle par ailleurs de grande qualité. 

Fabrice Chêne


la Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Texte publié aux éditions Gallimard

Mise en scène : Jean-François Matignon

Avec : Thomas Rousselot

Lumières : Michèle Milivojevic

Construction : Michèle Milivojevic, Sophie Rey, François Dorlhac

Théâtre des Carmes – André-Benedetto • 6, place des Carmes • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 20 47

Du 5 au 27 juillet 2014 à 17 h 45, relâche le 14 et le 21

Durée : 1 h 20

17 € | 12 €