« l’Autre Chemin des dames », de Pascale Siméon, Marielle Coubaillon et Anne Gaydier, d’après Marcelle Capy, espace Roseau à Avignon

« l’Autre Chemin des dames » © Sarah Oday

Sillons sanglants

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Un titre intelligent et subtil, à l’image de ce spectacle. Une « commémoration » de la Grande Guerre vue du Midi, et des femmes.

Quelle idée ingénieuse que de s’emparer du beau roman méconnu de Marcelle Capy, Des femmes passèrent, paru en 1931, et non réédité à ce jour ! Dans ce roman poétique, Marcelle Capy, une des premières « femmes reporters », qui se fit connaître aussi par son Une voix de femme au-dessus de la mêlée, variante féminine de l’essai de Romain Rolland, dresse la chronique humble de « damnées de la terre » (l’Angeline, la Madeline, la Bertrande), prises, dans un Midi lointain (à Pradines, plus exactement) par la tourmente de la guerre. Fiancés qui meurent ou reviennent mutilés, qui s’ensauvagent ou vous quittent, village abandonné aux vieux qui balaient, champs remis aux mains des femmes qui labourent – toute une chronique sensible de la vie de ces humbles femmes de l’arrière.

Représenter la Grande Guerre par le biais des femmes, l’entreprise n’est pas nouvelle : ce fut le cas l’année passée à Avignon avec Victoire, la fille du soldat inconnu, de Sylvie Gravagna, ou, cette année, avec Femmes de l’ombre 1914‑1918, de Brigitte Bladou. Mais c’est sans doute la première fois, à notre connaissance, que le roman de Capy sert de matériau.

Trois comédiennes se relaient donc pour dire des extraits du texte, face au public, dans un décor dépouillé, fait de sièges en bois et d’épis de maïs. Le « théâtre-récit » choisi ici sert d’écrin aux beaux textes de Capy. L’on suit donc la chronique de ces quatre années de guerre, du départ « fleur au fusil » à l’Armistice. Entre-temps, il y aura eu les premiers morts, les mariages annulés, l’arrivée des prisonniers, le deuil, la souffrance, mais aussi l’inébranlable marche des saisons : géraniums qui fleurissent, vendanges et moissons à faire seules. Les textes choisis dans le roman illustrent admirablement, et sans le trahir, le drame rural et féminin de Capy.

Lettres et chansons

En soi, le texte de Capy aurait pu soutenir seul le spectacle, mais les auteurs, peut-être effrayés par la monotonie supposée de l’ensemble (et ce n’est pas le cas), ont fait le choix d’intercaler entre les tableaux extraits de Capy des lettres de poilus (celles des frères Parrain, du Puy-de-Dôme) et des chansons. On craint souvent le pire face à un tel assemblage : hétéroclite, il n’est parfois que dissonant, quand il ne sert pas à combler un abyssal vide dramaturgique ou narratif.

Tel n’est pas le cas ici, heureusement, et presque miraculeusement. Les lettres de poilus ne sont pas nombreuses. Disposées en diptyque, à des moments choisis, elles font écho au texte de Capy : ivresse du départ et envie de rassurer la famille d’un côté, terreur et horreur des combats de l’autre. Tout juste peut-on regretter, peut-être, la diction vociférante et en force, comme c’est d’ailleurs souvent l’usage, du récit de la canonnade et de la mitraille, alors qu’un sotto voce, encore plus quand il est pris en charge par un « chœur » de trois femmes, serait sans doute plus émouvant encore. Les chansons ne sont pas non plus nombreuses, et elles sont surtout terriblement touchantes : Quand un soldat de Francis Lemarque, Tu n’en reviendras pas de Léo Ferré et Louis Aragon, la Femme du soldat inconnu de Magyd Cherfi (de Zebda)… Des chansons pas forcément de 14-18 (sauf un poème à Lou d’Apollinaire), mais des trouvailles décidément subtiles, merveilleusement interprétées, et surtout pertinentes.

Il y a quelque chose, en effet, de terriblement, désespérément triste et beau, dans cet « autre chemin des dames », qui fait entendre une chanson douce et grise, celle des femmes de l’arrière, servie par trois admirables comédiennes. 

Corinne François-Denève


l’Autre Chemin des dames, de Pascale Siméon, Marielle Coubaillon et Anne Gaydier, d’après Marcelle Capy

Musique : Jean-Louis Bettarel

Avec : Pascale Siméon, Marielle Coubaillon et Anne Gaydier

Collaboration artistique : Marc Siemiatycki

Assistante à la mise en scène : Annelyse Bezy

Scénographe : Clément Dubois

Lumières : Guillaume Leybros

Costumes : Céline Deloche

Assistante costumes : Carole Vigné

Régie générale : Swan Chelle

Photo : © Sarah Oday

Espace Roseau • 8, rue Pétramale • 84000 Avignon

http://www.roseautheatre.org/

Du 5 au 26 juillet 2014 à 10 h 55

Durée : 1 h 15

De 6 € à 16 €