« le Misanthrope », de Molière, Théâtre des Béliers Parisiens, à Paris

« le Misanthrope » de Molière © Cie Acquaviva 2017

Un Molière bien tempéré 

Par Elisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Sous la baguette du maestro Acquaviva, une compagnie de jeunes comédiens fait sonner l’alexandrin comme une musique actuelle : un enchantement pour l’oreille.

Alceste a un problème. Il hait l’humanité. Mais il est fou amoureux de Célimène, qui est un concentré de tout ce qu’il déteste chez les humains. Hypocrite, cruelle avec les faibles, lèche-botte avec les puissants, elle est une jolie vache déguisée en fleur. Et lui un joli cœur emmuré dans le noir. Des planches du Palais Royal en 1666 à l’Alceste à bicyclette interprété par Fabrice Luchini, en passant par le Chat qui détestait les gens, dessin animé mythique de Tex Avery, le Misanthrope est l’un des personnages les plus recyclables de l’imaginaire artistique. Alceste a donc un second problème : il est usé jusqu’à la corde.

Qu’attendre de cette énième version modernisée qui nous est offerte par la compagnie Raymond Acquaviva ? Un sans faute, pas moins. La fashionista Célimène reçoit dans sa villa avec piscine, bar à cocktails et piano blanc, où les convives pianotent sur leur smartphone et dégainent leur e-cigarette. Or dès la première minute, on comprend que ce qui est actuel, dans cette nouvelle proposition sur l’un des classiques rebattus de la scène française, c’est moins l’enveloppe plaisante des décors et des costumes, que le contenu même des paroles. Enfin des comédiens qui parlent le Molière comme une langue vivante et non comme un ennuyeux agrégat de diérèses tarabiscotées et de rimes capilotractées !

De la ponctuation avant toute chose

En tendant l’oreille, on entend ce qui rend cette diction si plaisante : l’art de bien ponctuer. De la touche de piano à la cuillère à moka tintant dans une tasse, chaque note, chaque son, chaque bruit extérieur au dialogue lui fait écho, souligne un mot par-ci, une cadence par-là, offre un contrepoint à la rythmique d’un vers. Il n’y a pas un décibel gaspillé dans ce spectacle, organisé en vertu d’une économie sonore qui ne doit rien au hasard. La ponctuation est la grande victime des audaces littéraires du XXème siècle et personne n’ira pleurer sur sa tombe. Quand je dis que la compagnie Acquaviva sait ponctuer Molière, il ne s’agit pas de vanter son aptitude à idolâtrer les virgules. Non, j’admire sa capacité à révéler les points d’appui sonores du texte et à restituer à chacun sa nécessité et sa beauté.

Et puis, diantre, quelle distribution ! Chacun des neuf comédiens transcende son rôle. On imagine souvent Alceste comme un petit bilieux, l’intestin ulcéré à force de vinaigre et de jus de citron. L’imposant Benoit Facérias propose au contraire un atrabilaire force de la nature dont la silhouette fait masse, dans ce salon où tout n’est que contorsion et courbette. C’est un chêne au milieu d’une pataugeoire de roseaux. La charismatique Anna Romagny sait jouer de sa tessiture plutôt dans les graves et de son rire cristallin pour composer une Célimène peste sublime. Coup de cœur aussi pour Hugo Lebreton et Louis Atlan, duo de marquis dont les traits physiques ont été exagérés avec bonheur par les improbables coiffures et les costumes drôlissimes de Camille Loizillon. Le public est déchaîné, à la fin. La principale règle, c’est de plaire et de toucher, un point c’est tout. 

Elisabeth Hennebert


le Misanthrope, de Molière

Compagnie Raymond Acquaviva

Mise en scène : Raymond Acquaviva assisté de Pierre Boulben

Avec : Louis Atlan, Pierre Boulben, Benoît Facérias, William Lottiaux, Hugo Lebreton, Faustine Legrand, Aurore Medjeber, Quentin Morant et Anna Romagny

Costumes : Camille Loizillon

Durée : 2 heures

À partir de 12 ans

Teaser vidéo

Photo : © Cie Acquaviva‑2017

Théâtre des Béliers Parisiens  • 14 bis, rue Sainte-Isaure • 75018 Paris

Du 9 octobre au 18 décembre 2017, tous les lundis à 21 heures

De 13 € à 26 €

Réservations : 01 42 62 35 00

À découvrir sur Les Trois Coups

la Cabale des dévots. Le Roman de Monsieur de Molière, mise en scène Frank Castorf, par Lorène de Bonnay

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