« le Placard », de Gyöngyi Biro et Sophie Weiss, Théâtre Douze à Paris

« le Placard » © Michael Demeyer

Sur le fil du silence

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

« La parole n’est pas nécessaire pour exprimer ce qu’on a sur le cœur. Le secret, c’est le poids de l’âme », disait leur professeur et maître Marcel Marceau. Il n’y a que leurs corps dégingandés qui parlent, donc. Coincées dans une penderie étriquée où on les aurait remisées comme deux vieilles pelisses sentant la naphtaline, deux comédiennes, drôles de clowns burlesques, insolites, bougons et tendres, racontent la complexité de la relation à l’autre. Sans un mot. Et… jaillit la grâce. Suspendue à la magie absurde de leur gestuelle loquace et de leur silence poétique, j’ai frôlé l’hypnose.

D’abord, résonne longuement, lentement, le goutte-à-goutte obsédant d’un robinet qui fuit. Comme se dilate le temps qui ne passe pas. Surgissent alors deux personnages, cocasses et fantasmagoriques, confinés côte à côte dans un placard trop étroit. Depuis combien de temps est-il là ce vieux couple oublié qui attend, comme suspendu à des cintres sur la tringle du néant ? Engoncé dans le velours sombre et lustré d’une veste mal ajustée, et dans le lainage rustique d’un pantalon leur dégoulinant sur les godasses, la mine patibulaire et blafarde ratatinée dans les épaules, mais l’œil à l’affût, chacun tente de vivre. De survivre.

Au commencement, ils se jaugent en douce, s’imitent, se surveillent, se provoquent. Puis… s’occupent. Faut bien tuer le temps. L’un joue l’apprenti sorcier, extirpant de ses poches tout un hétéroclite petit bazar, que l’autre aussitôt subtilise. Cela déclenche des engrenages poétiques et loufoques qui les dépassent tous deux. La brosse à dents devient instrument de musique et le livre, papillons. Tandis que toujours, dans cette promiscuité où chaque geste du quotidien est un véritable casse-tête, les deux rivaux et complices s’aimantent, se repoussent, s’arc-boutent. Jusqu’à l’expulsion. Hors de l’inconfortable confort du placard. Bonjour la vie ! Mais, là, contre toute attente, ils se retrouvent enfermés. Enfermés dans leur affection contradictoire, enfermés dans leur vertige de perdre l’autre, enfermés dans la ronde hostile de l’existence. Enfermés, enfermés. Et soudain, aspirés.

Mais, d’où vient cet état de grâce qui nimbe la scène du Théâtre Douze ? De la grammaire maîtrisée et dépouillée des gestes, certes. Mais plus que des orfèvres du mime, ces deux comédiennes sont avant tout des éponges gorgées d’humanité. Des miroirs qui nous questionnent avec acuité sur le sens de notre existence. Il y a Sophie Weiss, aux allures d’espiègle « Fifi brin d’acier », tellement drôle, piquante et émouvante en petite bonne femme gaffeuse et entêtée, introvertie mais toujours en quête d’amour, téméraire dans son désir d’aller de l’avant, sans craindre le néant. Et puis il y a l’intense Gyöngyi Biro, qui a déjà tutoyé l’enfermement dans la Roumanie totalitaire de son enfance. Faux air de Zouc avec un cœur gros comme ça battant sous une carrure d’armoire à glace, raide et figée comme la raie au milieu partageant le jais de ses cheveux gominés, elle campe, à vous déchirer l’âme, un bonhomme méticuleux et emprunté qui ne sait pas parler d’amour. Ces deux-là se sont rencontrées, du temps de leur maître, à l’École internationale de mimodrame de Marcel Marceau. C’est là qu’elles ont accouché des habitants du placard, qui ont bourlingué depuis, de la Tournée océane de Vendée au Festival du rire de Dunkerque en passant par l’université d’Oxford. « Ces deux personnages ne nous ont finalement jamais quittées », comme elles disent. De là, cette symbiose qui fait tout passer. Le désir d’échapper, l’envie de rester, la peur, l’ennui, la frustration, l’enfermement physique et psychique de la relation à deux, le mal avec toi, le mal sans toi, la douleur de se cogner à la vie, la souffrance et le soulagement de dire je t’aime, la difficulté de rester debout… Oui, les sens en éveil, on capte tout. Tout ce qu’on veut. Les possibilités sont infinies. Et, par le fascinant pouvoir de la musique de Laurence Poirot, une exploratrice de la matière sonore, on voit, plus nets encore, tous ces gestes qui s’entendent.

Alors, happés par le tourbillon de l’absurde, on croise, émerveillés, les fantômes gais, grimaçants et désespérés de nos chers Charlot, Laurel et Hardy et autres Buster Keaton. Tandis que s’évanouissaient (engloutis par le vide ?) nos deux personnages, faisant place au vol irréel de leurs âmes, fragiles papillons de papier, j’ai même cru voir Samuel Beckett. Son En attendant Godot sous le bras, il semblait me dire : « Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. ». Je remercie, moi, ces deux funambules du silence qui, dans un monde assourdissant, m’ont offert ce providentiel instant. 

Sylvie Beurtheret


le Placard, de Gyöngyi Biro et Sophie Weiss

Mis en scène et interprété par Gyöngyi Biro et Sophie Weiss

Aide à la dramaturgie : Véronique Gendre

Lumières : Éric Fourez

Musique : Laurence Poirot

Photo : © Michael Demeyer

Théâtre Douze • 6, avenue Maurice-Ravel • 75012 Paris

Réservations : 01 44 75 60 31 ou http://www.theatredouze.fr/

Du 13 novembre au 13 décembre 2009, du jeudi au samedi à 20 h 30 ; dimanche à 15 h 30

Relâche le 5 décembre 2009

Durée : 1 h 10

13 € | 11 € | 8 €