« Les Choses qui passent », d’après Louis Couperus, cour du lycée Saint-Joseph à Avignon

« les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage « Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

L’ombre, en attendant la lumière

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Deux ans après le cauchemar rouge des « Damnés », Ivo van Hove crée un nouveau songe en noir et blanc qui hante encore plus les esprits. « De Dingen die voorbijgaan », adapté du roman néerlandais de Couperus, est à la fois empreint d’une majesté tragique et d’une « inquiétante étrangeté ».

Un terrible fatum pèse sur la famille de Lot. Sa grand-mère et son amant ont commis un crime épouvantable, durant leur jeunesse, sur une terre étrangère (Java), avant de rentrer à La Haye. Depuis, le fantôme du mort les visite, comme dans Thérèse Raquin de Zola. Pendant soixante ans, le silence, au sujet des « choses qui se sont passées », écrase les descendants. Plus exactement, la « Chose », ce réel inassimilé, a pourri la lignée. Lot s’efforce de lutter contre cette mélancolie morbide en écrivant ou en se mariant avec Elly, sans passion.

La pièce est composée de trois parties aux tonalités distinctes, mêlant des scènes chorales et des dialogues. Dans un espace fantasmatique – sorte de purgatoire fait d’ombre et de lumière – apparaît la famille maudite. L’épisode traumatique est vite révélé. Le second acte, accompagné de la somptueuse chanson de Nina Simone, Wild is the Wind, évoque les noces ensoleillées du jeune couple dans le sud, vite enténébrées. Enfin, la dernière partie, plus sinistre, conjugue pourtant la mort et le rêve d’un autre destin.

« les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage
« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

Pour figurer le rapport dramatique au temps des personnages (les jeunes meurent lentement mais les plus âgés se sentent trop vieux pour avoir peur de la mort), le metteur en scène joue avec l’âge des comédiens. Katelijne Damen, soixante-huit ans, interprète ainsi la mère et la sœur de Lot ; ceux qui interprètent ses maris ont une génération de moins. Lorsque Lot exprime sa crainte de la mort, il se réfugie dans les bras incestueux de sa mère qui s’est toujours comportée comme une enfant. Ces distorsions, inversions, créent un trouble singulier sur scène, relayées par la scénographie et la création musicale d’Harry de Wit, exquises.

Une écriture scénique magistralement renouvelée

Toute l’originalité de cette création réside dans cette « nouvelle théâtralité » voulue par l’artiste. De fait, on est loin de la dramaturgie des Tragédies romaines, vues à Paris quelques semaines auparavant. L’imposante famille, arborant des costumes noirs contemporains, prisonnière d’un deuil sans fin, compose un chœur antique qui se meut silencieusement sur le plateau, ou reste assis, dans une attente irrévocable.

La chorégraphie des corps, inspirée de l’opéra, confine au sublime. En fond de scène, un immense miroir déréalise l’espace et réfléchit ces ombres (et les nôtres !). Une table d’horloges permet également au musicien de faire sonner le rythme inexorable du temps. Un tic-tac qui s’abolira dramatiquement. Enfin, les spectres sombres sont emprisonnés à l’intérieur de vitres couvertes de visages blancs effrayants.

Ainsi se forment des tableaux sonores orchestrant subtilement les ombres et les lumières, qui frappent l’imagination. Des peintres comme Manet ou Léon Spilliaert ont inspiré cet univers symbolique, si étrange, si beau. Dans ce purgatoire, on attend aussi Godot. Mais l’on y parle une langue dense, très poétique, et l’on exprime ses traumas, ses passions et ses espoirs.

« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage
« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

En effet, outre les thèmes du vieillissement, de la conscience de la finitude qui empêche de jouir du présent, le spectacle aborde la question de la pulsion – sexuelle et criminelle. Les personnages cherchent à oublier leurs fantômes en s’enfouissant dans un amour fusionnel (la grand-mère Ottilie et Takma), en réprimant leurs désirs profonds (la sainte Tante Stéphanie, Lot), ou en passant à l’acte de façon transgressive (l’Oncle Anton est pédophile).

Des scènes piquantes et inquiétantes, autour du motif du baiser – récurrent dans le texte – suscitent humour et effroi : notamment lorsque Takma étouffe entre ses lèvres le cri ou le râle de sa vieille amante criminelle.

« De Dingen die voorbijgaan » rend donc compte d’une famille aussi dévastée que le paysage urbain en ruine, projeté sur un écran vidéo. Pourtant, même mourant, Lot veut croire à des liens intimes qui n’enferment pas et permettent d’assumer ses désirs. C’était subversif d’écrire cela en 1906 pour Couperus, poète homosexuel. Ce ne l’est plus (l’espère-t-on), mais la quête d’être soi en se libérant réellement des pesanteurs familiales et sociétales perdure. Ce drame, de très grande tenue, porté par des artistes brillants, n’a pas d’âge et s’imprime étrangement dans les mémoires. 

Lorène de Bonnay


De Dingen die voorbijgaan (les Choses qui passent), d’après Louis Couperus

Adaptation : Koen Tachelet

Mise en scène : Ivo van Hove

Avec : Katelijne Damen, Fred Goessens, Janni Goslinga, Aus Greidanus Jr., Abke Haring, Robert de Hoog, 
Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Majd Mardo, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Luca Savazzi, Gijs Scholten van Aschat, Bart Slegers, Eelco Smits

Chorégraphie : Koen Augustijnen 


Musique : Harry de Wit


Scénographie, lumière : Jan Versweyveld 


Vidéo : Theunis Zijlstra 


Costumes : An D’Huys

Durée : 2 h 10

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Cour du lycée Saint-Joseph • 62, rue des Lices • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 14 au 21 juillet 2018, à 22 heures, relâche le 16

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

les Damnés, d’Ivo van Hove, par Lorène de Bonnay

Tragédies romaines, d’Ivo van Hove, par Olivier Pansieri

Vu du Pont, d’Ivo van Hove, par Léna Martinelli

The Fontainhead, d’Ivo van Hove, par Fabrice Chêne