« l’Opéra de quat’sous », de Bertolt Brecht, Théâtre de la Ville à Paris

« l’Opéra de quat’sous » © Lesley Leslie-Spinks

Un exploit rare

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Dans le cadre du Festival d’automne, le Théâtre de la Ville présente la célèbre pièce musicale de Bertolt Brecht et Kurt Weill, « l’Opéra de quat’sous ». Le retour à Paris du mythique Berliner Ensemble et la mise en scène éblouissante de Robert Wilson constituent l’un des évènements phares de cette rentrée théâtrale.

Inspirée de l’Opéra des gueux de John Gay (1728), l’œuvre a été créée le 31 août 1928 à Berlin au Theater am Schiffbauerdamm. Son triomphe est considérable. La pièce est portée à l’écran en 1931 par Georg Wilhelm Pabst dans une version allemande et une française. Depuis, le succès de l’Opéra de quat’sous n’a jamais été démenti, et la partition exceptionnelle de Weill n’a cessé de générer des « tubes » adaptés à toutes les modes.

Après Giorgio Strehler (en 1956) et bien d’autres, Robert Wilson s’attaque donc à un monument du théâtre didactique et l’adapte à sa propre esthétique. Sa version n’a qu’un rapport très lointain avec la pièce qui l’a rendu célèbre en 1970, le Regard du sourd – une œuvre de silence, de lignes et d’ombres humaines hiératiques dessinées par la lumière. Mais l’ineffable magie d’alors subsiste. Cette nouvelle mise en scène abolit les frontières entre théâtre et installation : le plateau se transforme en œuvre d’art d’une « inquiétante étrangeté ». Action, lumière et son y dialoguent de façon discordante et captivante.

Le Prologue s’ouvre sur la déchirante (et ô combien fameuse) « Complainte de Mackie » et présente la galerie des mendiants qui composent cet opéra humain : Mac le criminel et ses acolytes, le chef des policiers, des prostituées, un pasteur et un couple d’exploitants de misère défilent en noir et blanc, devant de grands cercles lumineux hypnotiques. Le visage grimé de poudre blafarde et de cernes noirs, les 23 comédiens du Berliner Ensemble exposent leur jeu caricatural – fait de gesticulation, de danse et de chant. L’univers est posé. Un mélange onirique de cinéma muet et expressionniste, de cirque, de music-hall, et une musique inspirée du jazz, de la chanson et de l’opéra.

L’action se situe au xviiie siècle, à Soho, le jour du couronnement de la reine. La pièce fait écho à la criminalité des gangsters américains et à celle qui fleurit sous la république de Weimar. Les huit tableaux racontent les amours contrariées de Mackie‑le‑Surineur, roi des bandits, et Polly Peachum, fille du roi des mendiants. Les amants commencent par se marier dans une écurie avec la complicité de Brown, roi des gendarmes. La bande de Mac meuble l’endroit avec des objets volés, qui servent aussi bien à constituer une table de banquet qu’un cercueil ou un lit de noces. C’est dans ce lit que Polly surprend son mari vêtu de sous-vêtements féminins, et lui annonce alors qu’il risque une arrestation : ses parents, qui tiennent une entreprise exploitant les mendiants, ont convaincu Brown de ressortir son dossier de Scotland Yard. Mac confie ses affaires à sa jeune épouse et prend la fuite.

Briser toute identification

Mais il ne résiste pas à l’appel des prostituées, et par deux fois, se fait arrêter. Alors que sa pendaison semble inéluctable, le héraut du roi arrive pour le sauver et fait même du héros vaurien un homme riche. Cette happy end de conte de fées, qui rappelle les fins interchangeables des films hollywoodiens actuels, fait évidemment partie de la stratégie de distanciation chère à Brecht. De même que la musique. Outre celle qui accompagne les dialogues parlés et accentue la critique sociale, des songs (caractéristiques du singspiel né en réaction aux opéras de style noble) introduisent une rupture dans la continuité dramatique : un personnage sort de son rôle pour commenter en chantant la situation et son propre comportement. Les changements d’éclairage et les panneaux sont aussi là pour empêcher le spectateur de se laisser subjuguer par l’action, pour briser toute identification.

L’Opéra de quat’sous s’apparente à une satire de la bourgeoisie corrompue : elle se réfère à l’Angleterre victorienne – berceau de la société capitaliste – et à l’instabilité politique de Weimar (marquée par l’arrivisme, la soif de pouvoir et l’attente désespérée d’un démiurge qui prendrait tout en charge). Deux personnages emblématiques (Mackie et Celia Peachum) rappellent que l’homme doit d’abord avoir le ventre plein avant de se soucier de justice et de morale. Enfin, la pièce prédit le remplacement des artisans bandits par des entreprises et des banques (quel écho à l’actualité !).

Mais le spectacle transcende la question du réalisme social. Déjà, il dépeint un monde instable, dépravé et carnavalesque, où toutes les valeurs sont inversées et les classes sociales renvoyées à leurs propres vices. Ensuite, la mise en scène de Bob Wilson se veut antiréaliste. Elle se réapproprie l’esthétique du cinéma expressionniste : l’accord des blancs et des noirs, les décors stylisés et abstraits (cercles, lignes), le manichéisme des personnages (Brown, interprété par le magistral Axel Werner, ressemble au Nosferatu de Murnau ; Polly, incarnée avec brio par Christina Drechsler, marche sur la pointe des pieds comme une fiancée somnambule). Wilson emprunte également au cinéma muet (notamment lorsque Mac est poursuivi par le constable, comme dans un film de Charlot). Il s’inspire aussi des genres policier et fantastique, et de thèmes romantiques (on songe aux Misérables). En outre, l’utilisation des sons enregistrés – qui remplacent le décor ou font « résonner » les rythmes de l’action – introduit une étrangeté supplémentaire.

Par son onirisme trouble, le spectacle insiste ainsi sur l’angoisse métaphysique qui sourd inconsciemment de chaque mendiant humain : la crainte de la mort. « L’homme ne vit que d’oublier sans cesse, qu’en fin de compte, il est un homme » (écrit Brecht). Voilà pourquoi il commet des forfaits. C’est donc au nom de cette humanité que Mackie‑le‑Surineur implore la pitié du public venu assister à son exécution : « Frères humains qui après nous vivez / N’ayez le cœur contre nous endurci / Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! », conjure-t-il en citant la Ballade des pendus de Villon. Puisque tous les hommes se valent et sont condamnés au tombeau, autant être clément avec eux. La justice divine leur réglera leur compte. Ou un quelconque deus ex machina… Le rideau du théâtre peut donc se refermer sur cette farce poético-tragique, devant un public médusé.

L’Opéra de quat’sous de Wilson, avec les comédiens géniaux du Berliner Ensemble et huit musiciens, accomplit un exploit rare : celui d’émouvoir tout en maintenant une distance critique. Un très grand moment de théâtre. 

Lorène de Bonnay


l’Opéra de quat’sous, de Bertolt Brecht

Berliner Ensemble • Theater am Schiffbauerdamm • Bertolt‑Brecht‑Platz • 110117 Berlin

030 – 284 08 155

theaterkasse@berliner-ensemble.de

www.berliner-ensemble.de

Mise en scène, décors, lumière : Robert Wilson

Musique : Kurt Weill

Avec : Jürgen Holtz, Traute Hoess, Christina Drechsler, Stefan Kurt, Axel Werner, Anna Graenzer, Angela Winkler, Georgios Tsivanoglou, Mathias Znidarec, Martin Schneider, Boris Jacoby, Christopher Nell, Dejan Bucin, Jörg Thieme, Uli Plessmann, Heinrich Buttchereit, Janina Rudenska, Ruth Glöss, Ursula Höpfner‑Tabori, Anke Engelsmann, Gabriele Völsch, Gerd Kunath, Walter Schmidinger

Musiciens : Ulrich Bartel (banjo, violoncelle, guitare, guitare hawaïenne, mandoline), Hans‑Jörn Brandenburg (harmonium, piano, célesta), Tatjana Bulava (bandonéon), Martin Klingeberg (trompette), Stefan Rager (timbales, percussion), Jonas Schoen (saxophones ténor et soprano, clarinette, basson), Benjamin Weidekamp (saxophones alto, soprano et baryton), Otwin Zipp (trombone, double basse), Jo Bauer (son)

Direction musicale, répétiteur : Hans‑Jörn Brandenburg et Stefan Rager

Costumes : Jacques Reynaud

Collaboration à la mise en scène : Ann‑Christin Rommen

Collaboration au décor : Serge von Arx

Collaboration aux costumes : Yashi Tabassomi

Conseil dramaturgique : Jutta Ferbers, Anika Bárdos

Concepteur d’éclairage : Andreas Fuchs

Assistante à la mise en scène : Tanja Weidner

Assistant décor : Daniel Reim

Assistante aux costumes : Wicke Naujoksr

Régisseurs de scène : Harald Boegen, Rainer B. Manja

Souffleuse : Barbara Matte

Directeur technique : Stephan Besson

Brigadier de plateau : Éric Witzke

Son : Axel Bramann

Lumières : Ulrich Eh

Chef costumier et maquillage : Barbara Naujok

Maquilleuse : Ulrike Heinemann

Accessoiristes : Margit Billib, Matthias Franzke

Tapissier : Dirk Kösling

Photos : Lesley Leslie‑Spinks

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 15 au 18 septembre 2009 et du 1er au 4 avril 2010

Durée : 2 h 55

30 € | 24 € | 23 €