« Madame Bovary », de Gustave Flaubert, Théâtre de Poche‐Montparnasse à Paris

« Madame Bovary » © Brigitte Enguérand « Madame Bovary » © Brigitte Enguérand

« Madame Bovary », c’est eux !

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Une adaptation séduisante du classique de Flaubert, mise en bouche par quatre formidables comédiens.

Une jeune femme mal mariée s’ennuie dans sa vie médiocre. Elle prend des amants, accumule des dettes, puis finit par se suicider. Présentée comme cela, l’histoire de Madame Bovary est intemporelle. On ne s’étonne pas, en ce sens, que le roman de Flaubert ait fait l’objet de multiples adaptations cinématographiques, de Jean Renoir à Vincente Minnelli. Le théâtre ne fut d’ailleurs pas en reste, puisque Gaston Baty « dramatisa » Bovary dans les années trente, déjà à Montparnasse. Plus près de nous, Elle brûle de Mariette Navarro, mis en scène par Caroline Guiela Nguyen, proposait une écriture de plateau fondée sur le texte de Flaubert. C’est désormais au Théâtre de Poche que Sandrine Molaro et Gilles‑Vincent Kapps ont monté leur Madame Bovary, dans une adaptation signée Paul Edmond.

Le dispositif adopté est minimal, et presque antithéâtral : trois acteurs, une actrice, quelques chaises, un fond champêtre qui change de temps en temps de couleur, peu d’accessoires, mais des instruments de musique. Point de bal à la Vaubyessard, évidemment, mais le souvenir chatoyant du film de Minnelli, reproduit par la diffusion de la valse névrotique de Miklós Rózsa. Dans cette Bovary-là, la bande-son est d’ailleurs omniprésente. Elle propose des citations parodiques (un soupçon de Rina Ketty, des airs à la Dolce Vita quand Emma se prend à rêver d’Italie, ce qui restitue idéalement l’ironie flaubertienne ; un clin d’œil à Francis Lai et au « Cinéma de minuit » quand les « héros » s’embrassent, comme dans un film – on voit donc que ce Madame Bovary intègre et digère intelligemment les précédentes adaptations). Elle fait aussi entendre des créations originales (la chanson provocatrice de Mme Bovary qui veut danser la polka, l’aubade séductrice de Rodolphe Boulanger, sorte de Jean‑Patrick Capdevielle perdu dans le bocage depuis trop longtemps). Ces courants d’air musicaux sont autant de respirations dans une mise en scène qui insiste à l’envi sur la sujétion qui accable Emma, présentée comme une jeune femme qui a le tort de vouloir vivre libre.

Dans sa version de poche, la Mme Bovary de Molaro et Kapps est enfermée dans la cage de scène. Elle est « encagée », également, par ces hommes qui la pressent et l’oppressent – un Lheureux multiplié par trois que font heureusement surgir les metteurs en scène quand le drame se resserre. Emma se dessine aussi dans un carré qui semble avoir été tracé par terre, et qu’elle parcourt de temps à autre, telle une jeune fille au bal exécutant bravement ses pas de danse, ou une bête de somme qui sans cesse martèle le sol, sans bien savoir pourquoi. Antithéâtral, au sens d’antispectaculaire, le dispositif n’en est en effet pas moins très habilement orchestré : pas un geste en trop, déplacé ou mal placé, mais une chorégraphie soignée, sans ennui, qui assure une transition fluide entre les scènes, et qui, surtout, fait résonner à la perfection chaque mot de Flaubert, lui donnant même un relief inattendu.

Le plaisir du texte

Cette Madame Bovary version théâtre ne change en effet pas un mot de l’original, et en restitue même toute la splendeur. On réécoute Flaubert en se disant qu’il luttait décidément en vain contre sa pente poétique, tant ses phrases « sonnent bien » – surtout en comparaison avec ce fadasse Lac de Lamartine que l’on peut réentendre ici, comme dans le roman, par contraste. Soucieux de se guérir de son « cancer lyrique », Flaubert coupait chaque phrase de façon chirurgicale – mais, sur scène, dans la voix haute et claire des comédiens, c’est bien un vrai poème qui se donne à entendre. Le texte de Flaubert s’évade grâce à eux de la gangue ironico-réaliste dans laquelle on le cantonne parfois : quand « Charbovari », ainsi, exprime sa détresse d’avoir perdu sa femme, ce n’est plus un imbécile qui s’en prend bêtement à la « fatalité », mais un humble qui parle avec ses mots de l’inhumaine douleur de la perte.

Si Sandrine Molaro compose la seule Emma (et Berthe, sa fille, dans ce qui constitue l’unique « écart » par rapport à Flaubert, variation dont on peut d’ailleurs questionner la pertinence), les autres personnages (Charles, Léon, Rodolphe, Homais, Lheureux, la mère de Charles, le vicomte, le suisse de la cathédrale…) sont distribués entre les trois acteurs masculins, qui prennent à leur compte les phrases de Flaubert, ou se font les narrateurs-chœur de l’histoire. Ainsi, la mère de Charles raconte l’épisode de la cravache perdue, ce qui lui donne un tour tout particulier. Le comique, le tragique, le pathétique, registres différents qui colorent subtilement le texte de Flaubert, sont de cette manière mis en valeur de façon extrêmement fine et intelligente.

Sandrine Molaro, dans sa composition d’Emma, fait le choix d’une interprétation habitée, hystérique, zulawskienne. À ses côtés, les trois autres déploient un jeu plus sobre, presque désincarné, extrêmement précis. Ces deux « jeux » ne jurent pas, mais mettent sans doute en évidence l’étrangeté intrinsèque de Madame Bovary, femme de passion égarée au milieu de monstres lucides et froids. La diction des acteurs, formés aux « grands textes » chez Périmony et au Conservatoire (de Paris ou de Strasbourg), est absolument impeccable, et on entend parfois les spectateurs flaubertophiles réciter en même temps les phrases du maître. David Talbot campe donc le Simple, bête à manger du foin, personnage à la Bourvil qui laisse entrevoir de tragiques abîmes – c’est sans doute le rôle le plus difficile. Gilles‑Vincent Kapps prête vie – entre autres – à la fois à l’affreux Homais et au non moins ridicule Rodolphe – son côté hâbleur fait merveille dans les deux cas, on est prêt à opérer un pied bot, ou à monter en selle avec lui pour une folle chevauchée ; quant à Félix Kysyl, jolie révélation du soir, il a la faculté vertigineuse d’incarner l’acariâtre belle-mère et, l’instant d’après, le rougissant puceau clerc de notaire.

Ennuyeux, long, indigeste, Madame Bovary ? Prenez votre adolescent ingrat sous le bras, avec sa lecture prescrite, et imposez-lui ce Madame Bovary-là. Gageons que, comme Emma, il en viendra avidement au livre, sinon aux livres. 

Corinne François-Denève


Madame Bovary, de Gustave Flaubert

Adaptation de Paul Edmond

Mise en scène : Sandrine Molaro et Gilles‑Vincent Kapps

Avec : Gilles‑Vincent Kapps, Félix Kysyl ou Paul Granier, Sandrine Molaro, David Talbot

Scénographie : Barbara de Limburg

Lumières : François Thouret

Costumes : Sabine Schlemmer

Musique originale : Gilles‑Vincent Kapps

Collaboration artistique : Grétel Delattre

Photo : © Brigitte Enguérand

Théâtre de Poche-Montparnasse • 75, boulevard du Montparnasse • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 50 21

Site du théâtre : http://www.theatredepoche-montparnasse.com/

À partir du 12 novembre 2015, du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 17 h 30

35 € | 28 € | 10 €