« Oblomov », d’après Ivan Gontcharov, les Quinconces, Le Mans

Oblomov © Erika Irmler Oblomov © Erika Irmler

Sommeil paradoxal

par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Dorian Rossel adapte « Oblomov », du Russe Ivan Gontcharov. Hélas, l’histoire de cet antihéros qui ne rêve que de dormir donne parfois envie de bâiller.

Oblomov, roman publié en 1859, est considéré comme un classique de la littérature russe. Son personnage central, un barine (petit propriétaire terrien), a même donné lieu à un nom commun, l’oblomovisme. Soit, selon Philippe Didion, « un mélange de nonchalance, de paresse, de procrastination, de fatalisme, une sorte d’aquoibonisme, qui rend l’homme incapable d’entreprendre quoi que ce soit » 1. La scénographie, tout horizontale, exprime cette absence de volonté. Elle consiste en un vaste plateau légèrement incliné recouvert de couvertures en tout genre. Une sorte d’éloge de la platitude. Il y a aussi, au fond, des canapés et un énorme miroir qui reflète le plateau.

Le spectacle est plutôt prometteur. On est en effet curieux de voir un personnage qui tiendrait à la fois d’Alceste et d’Alexandre le Bienheureux, rôle magnifique interprété au cinéma par Philippe Noiret dans les années 1970, et qui érigeait la paresse en art de vivre. Il y a également du Hamlet dans Oblomov, ce Hamlet proclamant « Mourir… Dormir, rien d’autre ». Oblomov, lui, observant les autres, s’interroge : « Ça bourdonne, mais est-ce que ce ne sont pas des cadavres ? ». Un personnage décalé, donc, en rupture avec les valeurs du travail, de l’action, de l’initiative…

Et puis on était alléché par la réputation d’un metteur en scène dont un précédent spectacle, Quartier lointain (là aussi une adaptation, d’après le manga de Jirō Taniguchi), avait rencontré un vif succès.

Hélas, ces espoirs sont en bonne partie déçus. De la même façon que la vie semble glisser sur Oblomov, il est difficile de s’accrocher à cette histoire, d’y trouver l’intérêt qui fait basculer le spectateur du bon côté, celui où l’on se sent personnellement concerné par ce qui se passe sur le plateau. Finalement, on a surtout envie de laisser Oblomov végéter entre ses couvertures. Il y a bien quelques péripéties, mais elles ne parviennent pas à déclencher l’étincelle tant attendue. C’est notamment l’histoire d’amour avortée entre Oblomov et Olga, une jeune femme qui lui est présentée par son ami Stolz (un peu le Philinte du Misanthrope). Il faut dire que l’interprétation d’Elsa Grzesczcak manque peut-être de passion. En tout cas, de ce côté-là non plus, on n’est pas franchement remué.

Pour couronner le tout, Oblomov s’exprime à plusieurs reprises sous la forme de tirades, ce qui n’aide pas.

Pourtant, le spectacle ne manque pas de bonnes idées. Dorian Rossel met tous ses comédiens en mouvement, tout le temps. À l’exception de Xavier Fernandez‑Cavada, l’interprète d’Oblomov, tous incarnent plusieurs personnages en changeant de peau avec fluidité. Le metteur en scène utilise aussi la musique, certains acteurs jouant d’un instrument en direct. Un bravo particulier à Paulette Wright, comédienne et chanteuse franco-britannique, dont la voix cristalline illumine ces moments.

Mais l’atout maître de la distribution, et sans doute de tout le spectacle, c’est la géniale prestation burlesque, mais aussi touchante, de Rodolphe Dekowski. Il est une présence loufoque, insolite, et pas seulement grâce à sa surabondante pilosité faciale ! Il peut, à lui, seul, dynamiter une scène, comme quand, dans une parenthèse musicale, il transforme son balai à toiles d’araignée en guitare, en contrebasse… Une intonation, une posture, et il capte toute l’attention. Avec lui, le temps semble moins long. 

Céline Doukhan

  1. Voir http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article405.

Oblomov, d’après Ivan Gontcharov

www.supertroptop.com

Adaptation et mise en scène : Dorian Rossel

Avec : Rodolphe Dekowski, Xavier Fernandez‑Cavada, Elsa Grzeszczak, Jean‑Michel Guérin, Fabien Joubert, Delphine Lanza, Paulette Wright Collaboration artistique : Delphine Lanza

Dramaturgie : Carine Corajoud

Création musicale : Paulette Wright, Anne Gillot, Patricia Bossard

Assistant : Clément Lanza

Scénographie et costumes : Sibylle Kössler et Clémence Kazémi

Création lumière : Luc Khiari, Jean Grison

Régisseurs de tournée : Mathieu Baumann, Olivier Rappo

Photo : © Erika Irmler

L’Espal • 60‑62, rue de l’Estérel • 72058 Le Mans cedex 2

http://quinconces-espal.com/

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 3 novembre 2015 à 20 h 30, le 4 novembre à 19 heures

Durée : 1 h 35

23 € | 11 € | 9 € | 8 €