« Opus », de Circa et du Quatuor Debusssy, l’Onde à Vélizy‑Villacoublay

« Opus » © Justin Nicholas

Virtuoses de la voltige

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Fruit d’une collaboration entre Circa et le Quatuor Debussy, « Opus » se déploie dans l’entre-deux du cirque et de la musique de chambre. Un vrai chef-d’œuvre inspiré par Chostakovitch.

Circa est une compagnie australienne de cirque contemporain qui a le vent en poupe. Elle a fait une halte à l’Onde, où elle a d’ailleurs déjà rencontré un vif succès avec un précédent spectacle. Le Quatuor Debussy jouit aussi d’une renommée internationale. Prêt à toutes les audaces, ce dernier multiplie du reste des coopérations inattendues : avec le théâtre, la danse, le cirque… Les deux formations aiment croiser les disciplines et sont prêtes à relever de beaux défis. Elles étaient donc faites pour se rencontrer, d’autant plus qu’une passion commune les réunit : Chostakovitch. Le directeur artistique de Circa, Yaron Lifshitz, ne voue-t-il pas une ferveur sans limite à ce compositeur russe ?

Pas étonnant que le Quatuor Debussy, toujours prompt à déjouer les co(r)des, se soit également intéressé de si près à cette figure majeure du xxe siècle. Victime de la Grande Terreur, Chostakovitch évoque notamment les heures sombres de l’ère soviétique au travers d’une musique grinçante, ou au contraire d’une limpidité et d’un classicisme tout ironique. Considéré comme « ennemi du peuple », le compositeur a en effet échappé de peu à la déportation. D’où sa révolte contre la tyrannie.

Osmose

Les archets frénétiques annoncent le fracas des révolutions. Parfaitement intégrés au spectacle, les musiciens échappent de peu à l’exécution, mais continuent à jouer vaille que vaille, les yeux bandés. En contrepoint, les corps des circassiens sifflent, chuintent, deviennent même percussion avec le choc des corps qui chutent. Un orchestre à eux seuls. Sur scène, les corps disloqués répondent aux notes discordantes. Tandis qu’une contorsionniste évolue dans un drap noir (drapeau ou linceul ?), une autre accomplit son numéro de cerceaux, comme elle lancerait une production en série dans une usine. La grâce en plus ! Les prisonniers affamés se transforment alors en armée, puis en ballet d’ouvriers. Corps et notes mêlées. Écrasé, tordu, formaté, projeté, chacun puise sa force dans celle des autres. Solos et scènes chorales s’enchaînent sans temps mort. Les pyramides du début mettent à l’honneur des chefs arrogants, alors que les figures moins anguleuses de la deuxième partie montrent l’ascension de l’individualisme. Enfin, après tant de souffrance durant ces années de plomb, le rideau de fer est tombé. Voilà venu le temps de l’espérance : le progrès teinte la scène de couleurs chaudes. Les petites loupiotes ou les cerceaux lumineux suggèrent même l’opulence. Miroir aux alouettes ? Fougue, allégresse… Les mélodies ourlées de mélancolie laissent planer le doute.

Expérience sismique

De l’oppression politique à l’aliénation sociale en passant par l’évolution des mœurs, Opus effectue une traversée du siècle tout en fulgurance. Ça secoue ! Le matériau brut et organique du cirque devient une danse à la fois délicate et sauvage, qui allie force intérieure et puissance corporelle. Que de prouesses ! Et c’est réglé comme du papier à musique. Tous les numéros renouvellent le genre, comme nombre de portés, dont beaucoup sont assurés par les femmes. Renversement des rôles oblige ! Les 14 artistes poussent à l’extrême l’audace et les possibilités expressives. Ils se tiennent à bout de bras, sans les mains, voire par la bouche. Forts en gueule, il ne leur manque que la parole à ces virtuoses de la voltige. Rien de tel que les acrobaties de Circa pour révéler les profondeurs de l’âme si bien traduites dans l’œuvre de Chostakovitch. Et quelle poésie !

Au cœur de l’intensité dramatique, on est saisi par le dépassement de soi, tant sur le plan physique que musical. L’interprétation est magistrale et la direction artistique exceptionnelle, car en plus de la qualité dramaturgique et de mouvement, Yaron Lifshitz a su faire résonner, avec inventivité, cette musique contemporaine difficilement audible dans des tableaux incarnés de toute beauté. Ainsi, les notes prennent corps. Elles deviennent visibles, quasi vivantes pendant que les corps des circassiens accèdent presque à l’au-delà. La musique n’a jamais été aussi organique et le cirque si empli de mystères. 

Léna Martinelli


Opus, de Circa et du Quatuor Debusssy

Musique de Dimitri Chostakovitch

Site : http://circa.org.au

Site : http://www.quatuordebussy.com

Chorégraphie et mise en scène : Yaron Lifschitz

Direction musicale : Quatuor Debussy

Avec :

  • Circa : Nathan Boyle, Jessica Conell, Robbie Curtis, Jarred Dewey, Billlie Wilson‑Coffey, Brittanny Portelli, Kimberley Rossi, Duncan West, Rowan Heydon‑White, Will Meager, Bridie Hooper, Jon Bonaventura, Paul O’Keeffe, Kathryn O’Keeffe
  • Le Quatuor Debussy : Christophe Collette (premier violon), Marc Vieillefon (second violon), Vincent Deprecq (alto), Cédric Cochon (violoncelle)

Décors, lumières : Yaron Lifschitz et Jason Organ

Costumes : Libby McDonnell

Photo : Justin Nicholas

L’Onde • 8, avenue Louis-Bréguet • 78140 Vélizy-Villacoublay

Réservations : 01 74 78 38 60

Site : www.londe.fr

Courriel : labilletterie@londe.fr

  • Transports en commun : de Châtillon à Vélizy, le tramway T6 vous dépose au pied du théâtre, station l’Onde ; 30 minutes de Saint-Michel en R.E.R. C, arrêt Chaville-Vélizy, puis 10 minutes en bus cvj ou czi, direction Vélizy, arrêt Robert-Wagner
  • Voiture : depuis la porte Saint-Cloud, prendre la direction Pont-de-Sèvres, puis N118 direction Bordeaux-Chartres et A86 direction Versailles, sortie Vélizy-Centre

Les 21 et 21 mai 2015, à 21 heures

Durée : 1 h 20

28 € | 21 €

Tournée :

  • Les 27 et 28 mai 2015 : La Rampe, Échirolles (38)
  • Les 4 et 5 juin 2015 : Odyssud, Blagnac (31)
  • Du 9 au 11 juin 2015 : Radiant-Bellevue, festival les Nuits de Fourvière, Lyon (69)