« Retour à Berratham », de Laurent Mauvignier, cour d’honneur du palais des Papes à Avignon

« Reour à Berratham » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Une hybridation délicate

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Retour à Berratham », la dernière création d’Angelin Preljocaj, présentée dans la magistrale cour d’honneur, s’inscrit dans l’anniversaire des trente ans de sa compagnie. Désireux de faire « danser les mots » et de creuser la question de la violence infligée au corps du danseur, le chorégraphe a commandé à Laurent Mauvignier une « tragédie épique » sur le thème de l’après-guerre. Un spectacle subtil, sombre et onirique, même si le dialogue entre écriture et mouvement demeure imparfait.

C’est la quatrième fois que Preljocaj s’aventure dans cet espace interstitiel entre théâtre, danse et littérature : après l’Anoure de Pascal Quignard en 1995, le Funambule de Genet en 2009 (dansé par lui-même) et Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, déjà, en 2012, Retour à Berratham fait entrer en résonance des mots et des mouvements exprimant la violence.

Le texte de Mauvignier évoque le retour d’un jeune homme exilé dans sa ville d’origine nommée Berratham. Dans celle-ci, misérable, dévastée par la guerre civile, il recherche un temps perdu et une femme, Katja. Le nom fictif du lieu fait songer aux Balkans (la famille albanaise de Preljocaj a fui le Monténégro), mais son indétermination renvoie à tous les endroits ravagés par le chaos dans l’histoire des xxe et xxie siècles.

La scénographie de l’artiste Adel Abdessemed suggère justement une fin de monde à la Beckett, un lieu dépouillé, noir, abstrait, mais tout de même contemporain, voire urbain. En effet, des grillages bordent l’espace du plateau et emprisonnent ; des détritus et carcasses de voitures prolifèrent dans les coins ; de grandes toiles ou tapis évoquant une terre en ruine sont suspendues sur les murs latéraux de la cour. Heureusement qu’un immense néon en forme d’étoile – lueur intermittente dans ce monde désolé – fait figure de paysage. Il s’agit de « retrouver l’innocence dans la violence », confie le plasticien au sujet de sa création.

Les vibrations de la guerre dans la chair et le langage

Sur scène, onze danseurs et trois comédiens (Laurent Cazanave, Niels Schneider et Emma Gustafsson) cherchent à traduire « l’onde vibratoire de la guerre qui perdure dans les corps », explique Preljocaj : fêlures, traumas, instinct de survie, colère, désir de réconciliation. On les rejoint dans un enchaînement de séquences qui suivent deux lignes de récit : le jeune homme (J.H.) revient à Berratham pour retrouver Katja, celle-ci tente de fuir la ville vers le désert. L’entrelacement de ces fils permet de juxtaposer les temporalités, les situations et les espaces : passé et présent, guerre et « paix », vie et mort. La parole comme la danse donnent une architecture à cet enfer et s’efforcent de le conjurer.

Le texte, proféré par les trois comédiens narrateurs, qui forment le chœur et les gardiens de ce temple ravagé, se révèle d’une grande beauté. L’écriture est tranchante, poétique ; l’énonciation profondément originale : des récits et des dialogues prononcés par de vagues protagonistes (en dehors de la mère de Katja) s’adressent aux survivants, aux fantômes, au lecteur-public qui croit vivre hors la guerre. Cette circulation de la parole est relayée sur scène par le mouvement des corps qui concerne tous les interprètes.

Globalement, le maillage entre la danse et les mots est passionnant : celle-là les prolonge en échos, elle produit de nouvelles significations. Certains tableaux sont magnifiques, comme l’arrivée du J.H. à Berratham, entouré par un cercle de danseuses qui se cachent le visage, près de pauvres voyous en survêtements. L’évocation du mariage de Katja avec l’homme qui l’a violentée et lui a fait un enfant, après le départ du J.H. est aussi bouleversante : Katja arbore une robe-cage noire qui lui est arrachée, puis entame un solo d’agonie christique d’une beauté furieuse et indicible. La rencontre du J.H. avec le couple qui habite l’appartement de son enfance se prolonge par la danse équivoque de trois trios. Le viol de Katja est figuré par cinq couples de danseurs devant les grillages renversés. Le chœur des danseuses relevant la mère morte durant la guerre civile, sur le refrain Forget It, s’apparente à un songe terrifiant. Enfin, le souvenir chorégraphié de la première nuit d’amour entre le J.H. et Katja, qui vient clore l’itinéraire des protagonistes vers la mort, transfigure la violence. Ce duo permet une réunion des amants impossible dans le réel ; il est l’aboutissement d’une quête.

La danse trop souvent seconde

Alors, certes, on peut regretter que la danse soit trop souvent seconde, par rapport au texte, qu’elle ne se déploie pas davantage sur le plateau. Comme si les deux colliers d’intrigues manquaient de perles (les chorégraphies), ou que celles-ci étaient trop éloignées. Sans doute faudrait-il resserrer le texte. On peut déplorer également l’aspect incantatoire, presque déclamé de beaucoup de paroles. En effet, ce chœur d’outre-tombe commente et prophétise, mais l’on voudrait plus de tonalités dans le jeu et aussi plus d’échanges verbaux entre les « personnages ». En fait, on aimerait plus de dialogues de théâtre et plus de danse – les interprètes étant parfaits !

Cette objection principale formulée, ce spectacle sur la difficile résilience, la persistance de la violence et la sublimation par la danse marquent les esprits et les cœurs. « La guerre vibre longtemps dans le silence des bombes et des balles. La paix ne recouvre rien ; pour revenir, il lui faut un temps plus long qu’une vie d’homme. » Il faut le miroir déformé et concentré du grand Ballet Preljocaj. 

Lorène de Bonnay


Retour à Berratham, de Laurent Mauvignier

Texte publié aux éditions de Minuit

Mise en scène et chorégraphie : Angelin Preljocaj

Avec : Virginie Caussin, Laurent Cazanave, Aurélien Charrier, Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Margaux Coucharrière, Emma Gustafsson, Caroline Jaubert, Émilie Lalande, Barbara Sarreau, Niels Schneider, Cecilia Torres Morillo, Liam Warren, Nicolas Zemmour

Scénographie : Adel Abdessemed

Lumière : Cécile Giovansili-Vissière

Choréologie : Dany Lévêque

Création sonore : 79D, assisté de Didier Muntaner

Musiques additionnelles : Georg Friedrich Haendel, Fatima Miranda, Abigail Mead

Assistante, adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch

Photos du spectacle : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Photo d’Angelin Preljocaj : © Jorg Letz

Cour d’honneur du palais des Papes • place du Palais-des-Papes • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

Du 17 au 25 juillet 2014 à 22 heures

Durée : 1 h 45

De 38 € à 10 €