« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Christophe Raynaud de Lage

« Outwitting the devil », d’Akram Khan, Théâtre de la Ville hors les murs, à Paris

Une geste sidérante et impitoyable

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

La pièce « Outwitting the devil », créée en juillet dernier à Stuttgart, a médusé le public de la Cour d’honneur du Festival d’Avignon. Sa reprise au 13ème Art est un événement majeur de cette rentrée.

Plus que jamais, la dernière création de la compagnie Akram Khan parle de notre monde. De l’Homme, de son rapport aux dieux, à la mort, au Temps, à la Nature. Cette méditation profonde sur la nature humaine, censée questionner notre présent et notre avenir, se nourrit de grandes œuvres de notre patrimoine. Car c’est en regardant le passé que l’on peut avoir des réponses, explique Akram Khan. Le chorégraphe a donc choisi d’adapter des fragments de L’Épopée de Gilgamesh, laquelle condense des récits fondateurs qui irrigueront la mythologie gréco-latine et des épisodes de l’Ancien Testament. Il faut dire que la première geste de l’humanité, transmise par le premier système d’écriture inventé par les humains (rédigée deux millénaires avant notre ère, au sud de l’actuelle Irak) évoque un héros présomptueux très actuel. Gilgamesh asservit avec démesure ses sujets, détruit une forêt de cèdres pour en extraire le bois précieux, cherche la puissance et la célébrité. Dans la seconde partie de l’épopée, confronté à la mort d’un ami cher, il fuit la civilisation et entame un parcours initiatique qui le conduira à une forme de sagesse. Une transformation positive du héros bien égratignée dans le spectacle…

Akram Khan et sa dramaturge Ruth Little s’inspirent aussi de La Cène de Léonard de Vinci : la composition de ce tableau rend visible le mystère de l’Incarnation et ses conséquences sur les hommes (les apôtres autour de Jésus) ; il aborde les thèmes du collectif, du rituel et de la trahison.

En somme, Outwitting the devil questionne la façon dont l’Homme cherche à déjouer certaines réalités, en particulier sa condition de mortel. Sa quête de savoirs vise à vaincre le Temps, ce diable, quitte à tout détruire. Mais la vérité qu’il convoite lui reste cachée. Akram Khan convoque aussi la pensée du poète mystique persan Rûmî qui colore le spectacle de teintes pessimistes : « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve ». Pourtant, le lien émotionnel qui se tisse entre les six danseurs et les spectateurs est si puissant, la fête du corps à laquelle nous assistons ébranle tellement, qu’une prise de conscience – à défaut d’une nouvelle connaissance – s’impose à nous avec une radicalité inouïe.

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Christophe Raynaud de Lage

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Christophe Raynaud de Lage

L’écriture scénique et chorégraphique confine au sublime

L’écriture évoque à la fois les origines de l’humanité, l’idée d’un cycle perpétuellement recommencé, et une destruction qui résonne avec le présent. La scénographie se compose de blocs de pierre qui jonchent un plateau gris, désolé et abstrait. Ces pierres font allusion aux tablettes enfermant le récit fondateur de Gilgamesh, à des météores tombés du ciel (pour former des hommes comme Enkidu dans l’épopée), à des stèles, à un monde en ruines (d’après le Déluge, la déforestation massive, les guerres et l’invasion de la technologie). Assiste-t-on aux origines de l’Homme ou à sa disparition, dans un univers post-apocalyptique ? Accompagne-t-on un Gilgamesh mature aux confins du monde, dans sa quête de sagesse ?

Dominique Petit incarne bien le héros vieilli, meurtri dans sa chair par son parcours et par la mort de son ami Enkidu, portant sa pierre (comme Sisyphe ou Jésus sa croix). En off, sa voix, proche de celle du récitant dans l’épopée, évoque ses songes, ses pensées et les « jours anciens ». Il rencontre son double, un Gilgamesh fort et conquérant. Le plateau se remplit peu à peu de sons (souffles, musique) et de corps vêtus sobrement, dans des tons primitifs qui font écho aux éléments : gris, blanc, bleu, or. Le spectateur, plongé en plein mythe, est vite capté par des tableaux sublimes qui recomposent des scènes clés de l’épopée : la rencontre du roi furieux Gilgamesh avec son rival et futur ami Enkidu (créé par le dieu de la terre). La façon dont Enkidu, l’être sauvage, est civilisé (séduit par une prostituée), puis domestiqué par un Gilgamesh en plein dérèglement. 

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Jean-Louis Fernandez

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Jean-Louis Fernandez

La scène de la destruction de la forêt de cèdres et de son gardien Humbada est particulièrement développée, mais son interprétation diffère du texte source. On voit un vieil homme horrifié, assister au saccage par son double jeune d’une nature sacrée. Démon, animaux, végétaux, incarnés par des danseurs prodigieux, puisant dans le kathak indien et la danse contemporaine, sont sacrifiés. La chorégraphie, l’expressivité des interprètes, les sons et la musique de Vincenzo Lamagna provoquent des émotions extrêmes. La destruction de notre terre par des hommes ivres de pouvoir, qui se joue et se danse sous nos yeux, dans un étrange rituel qui nous réunit tous, suscite une forme de catharsis. Surtout lorsque la nature et les dieux se révoltent : les morts renaissent, la nature se venge (le climat change), le puissant Gilgamesh est subjugué par la déesse (Ischtar ?) et son vieux double presque mourant reçoit d’elle, contraint, une tablette. Elle semble enjoindre au vieux héros de réécrire autrement son histoire, de mieux traiter son environnement, au lieu d’anéantir son âme et sa planète.

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Christophe Raynaud de Lage

« Outwitting the devil » d’Akram Khan © Christophe Raynaud de Lage

Former un rituel, communier et agir

L’énigmatique déesse, interprétée par Mythili Prakash, possède une place singulière dans l’histoire et sur le plateau. Sage et guerrière, elle symbolise autant la culture (elle s’assure que le passé soit écrit et transmis) que la Nature qu’elle défend coûte que coûte. Elle capte la lumière avec son sari solaire et possède une place centrale dans le rituel (comme Jésus était mis en valeur dans le tableau de Vinci). Face à cette figure féminine sidérante, capable de renverser l’ordre des choses, l’Homme paraît bien misérable. On sait gré au chorégraphe et à sa dramaturge de cette réorientation du Gilgamesh : le spectacle parle des mythes en général, et de l’homme d’aujourd’hui, dépourvu de sagesse.

En somme, Outwitting the devil a provoqué en nous une émotion assez rare et indicible. Lumières, chorégraphie, corps et musique nous ont perçé le cœur et le ventre. La danse d’Akram Khan accomplit vraiment un rituel vertigineux : elle nous fait communier, par l’intermédiaire de six danseurs parfaits et divers, avec l’Irreprésentable – divin, forces telluriques, volonté de puissance. Et elle nous enjoint d’agir, avant la fin… 

Lorène de Bonnay


Outwitting the devil, d’Akram Khan

Direction artistique et chorégraphie : Akram Khan

Avec : Ching-Ying Chien, Joshua Jasper Narvaez, Dominique Petit, Mythili Prakash, Sam Pratt, James Vu Anh Pham

Durée : 1 h 10

Teaser vidéo

Photo : © Jean-Louis Fernandez, Christophe Raynaud de Lage

Théâtre de la Ville – Le 13ème Art • 2, Place d’Italie • 75013 Paris

Du 11 au 20 septembre 2019, à 20 heures

De 10 € à 32 €

Réservations : 01 42 74 22 77

« Lewis versus Carroll », mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

« Lewis versus Alice », d’après Lewis Carroll, la FabricA à Avignon

Une belle énigme irrésolue

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Lewis versus Alice » nous plonge dans l’univers du créateur d’« Alice in Wonderland ». Si le spectacle de Macha Makeïeff oscille malencontreusement entre biographie et livre d’images, son esthétisme fascine.

Un jour, Lewis Carroll est tombé amoureux d’une petite Alice de sept ans. Alors, il a écrit un conte de fée. La pièce effleure cette « énigme » mais choisit d’en explorer une autre, celle de la création. Elle fait ainsi dialoguer deux fictions : l’une est construite autour de la figure de l’auteur britannique, l’autre concerne le roman d’Alice (qui comprend plusieurs versions, une suite et un poème en huit « crises »). Ce face-à-face entre le créateur et l’œuvre ne manque ni de beauté ni de fantaisie, seulement il verse trop dans le didactisme ou la facilité et nous laisse un peu froids.

Dans la première partie consacrée à l’identité de l’écrivain, deux comédiens incarnent Carroll, dont le vrai nom était Charles Lutwidge Dodgson. L’un joue Charles, un poète fantasque d’un certain âge, et l’autre Lewis Carroll, son double victorien de 24 ans : un jeune homme créé par la famille, la critique et la postérité. Les doubles évoquent tour à tour l’invention d’Alice, la légende née après leur mort, les funérailles, la maison vidée, leur œuvre censurée (excepté Alice’s adventures in Wonderland). Deux Alice (anglaise et française) apparaissent sur scène et leur font écho. Puis, un lapin en retard nous entraîne vers un autre questionnement (la deuxième partie s’intitule « Crise II : un bonheur, l’enfance ? »).  Les parents de Charles sont alors dépeints (le père pasteur, les onze bébés de la mère); le harcèlement au pensionnat est raconté, tandis que se déploient des saynètes métaphoriques. On assiste par exemple à un dialogue entre deux rois Henry, lequel symbolise l’opposition entre père et fils, autant que l’influence des drames de Shakespeare dans la vie du jeune Charles. Tandis que les personnages du célèbre conte de fée surgissent sur le plateau, la jeune fille déclare : « parfois, les enfants me terrifient ». Cet entrelacs d’éléments biographiques, de figures et de visions, ne nous convainc pas encore. Elle manque d’originalité et d’émotion.

Pourtant, les scènes qui se succèdent ou s’entremêlent selon une logique onirique sont exquises. La scénographie, la lumière, les costumes et la musique, exceptionnels. Deux miroirs aux reflets parfois nets, parfois incertains, sont disposés sur le plateau, ainsi que des animaux empaillés, un lit-cage impressionnant et autres curiosités. On découvre les objets et les créatures extravagantes qui peuplent l’imaginaire de Charles; on traverse l’histoire d’Alice (ses personnages, ses épisodes clés, ses créations lexicales, ses questionnements philosophiques). Un univers d’une inquiétante étrangeté cohabite avec un autre, réglé par les conventions de la société anglaise du XIXe siècle, et tout aussi insensé.

« Lewis versus Carroll », mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

« Lewis versus Carroll » – Mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

Une obscure fascination pour l’enfance

Au fil de la pièce, des liens se tissent entre la fillette qui ne sait plus qui elle est, se noie dans ses larmes, n’est qu’une « figurante dans un rêve », et son créateur. Un homme sidéré devant son miroir, amoureux de l’enfance, qui sublime son vécu et ses rêves. Dans cette seconde moitié du spectacle, qui s’intéresse à l’attachement trouble de Charles pour un âge organique perdu, les images, d’une qualité et d’un achèvement rares, nous émeuvent enfin. On regrette donc que cette énigme-là ne soit pas davantage approfondie : il ne s’agissait pas de questionner les tendances pédophiles de l’écrivain (Macha Makeïeff s’y refuse), mais de donner plus d’importance à une fascination complexe pour l’enfance, l’imaginaire débridé et le nonsense.

Quoi qu’il en soit, les comédiens, également chanteurs, danseurs, magiciens, livrent tous des performances remarquables. La troupe parvient à créer une atmosphère poétique, teintée de romantisme gothique et d’humour british intemporel. Mais sans la création musicale, l’ensemble ne serait resté qu’un beau livre d’images grandeur nature. Rosemary Standley (du groupe Moriarty) nous envoûte tout du long avec ses chansons anglaises ténébreuses. Sa voix de fée imprègne le spectacle d’une intensité singulière et finit par nous emporter dans le beau rêve énigmatique d’Alice, Charles ou Lewis.

Lorène de Bonnay


Lewis versus Carroll, d’après Lewis Carroll

En lien avec l’exposition Trouble-fête, collections curieuses et choses inquiètes, à la Maison Jean Vilar

Adaptation, mise en scène, costumes et décor : Macha Makéieff

Avec : Geoffrey Carey, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Clément Griffault, Jan Peters, Geoffroy Rondeau, Rosemary Stanley et, à l’image, Michka Wallon

Durée : 2 heures

À partir de 12 ans

Photo © Christophe Raynaud de Lage

La FabricA • 11, rue Paul-Achard • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 14 au 22 juillet 2019 à 18 heures

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Alice et autres merveilles de Fabrice Melquiot, par Léna Martinelli

« Phèdre ! » de François Grémaud © Christophe Raynaud de Lage

« Phèdre ! », d’après Jean Racine, Collection Lambert, Festival d’Avignon

Une joyeuse leçon de théâtre

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Phèdre ! » prend la forme d’une fausse conférence pour rendre hommage à un bijou du répertoire classique. Si seulement tous les lycéens pouvaient recevoir un tel cours : du théâtre pour parler du théâtre ! Juste et exaltant.

La tragédie, « c’est minutieux, bien huilé, depuis toujours », écrivait Anouilh. « Un bijou d’horlogerie… suisse ! », précise François Grémaud dans son Phèdre ! né d’une proposition du théâtre de Vidy-Lausanne. Le ton est donné : le spectacle prend l’allure d’une « comédie contemporaine » révélant ce qui fait l’éternité d’un chef-d’œuvre.

Et si elle atteint ce but, c’est grâce à la magie de l’incarnation. L’auteur a incorporé le texte avant de livrer son interprétation, l’acteur a fait de la place en lui pour se trouver agi par l’écriture et reconstruire les langues de Racine et Grémaud à chaque représentation. Car Phèdre est une matière vivante. La leçon est simple, efficace.

Le comédien Romain Daroles, qui interprète une sorte d’orateur, nous prend vite dans ses rets. Il instaure d’emblée un dialogue direct avec les spectateurs en s’amusant de façon faussement candide avec les signifiants. « Je m’appelle Romain », mais la pièce ne se passe pas à « Rome », elle a lieu en « Grèce antique ». Humour potache, satire de Stand-up ? Pas tout à fait. Cette captatio benevolentiae vise un large auditoire et permet d’introduire d’autres jeux plus subtils ou érudits, comme la rêverie autour du nom d’un personnage secondaire : Panope, « celle qui donne toutes sortes de secours » doit sûrement passer la « panosse » (la serpillère) entre deux scènes, explique le personnage. Cela dit, elle compte moins que la prestigieuse « panoplie de figures » de Phèdre, lesquelles nécessitent un « panorama » pour comprendre le contexte mythologique. Les jeux sur les mots sont là pour nous « enraciner ».

Le discours tenu sur le Phèdre de Racine mêle donc la poésie, le comique et le didactique : on nous rappelle des épisodes clés pour comprendre la lettre du texte ; on définit, comme en classe, la catharsis ou les trois unités ; on nous incite avec une gentille ironie à réciter des alexandrins du XVIIe siècle. En faisant cela, l’orateur ne rit pas de nous, il rit avec nous (de nos références actuelles, de notre culture). Puis, il dévide avec un enjouement, voire un émerveillement charmant, le fil des cinq actes de la tragédie, prenant soin, au début de chacun, de renouer le lien avec le présent et la salle.

Un comique délicat

Oscillant entre récit, commentaires rigoureux ou ludiques, et allusions facétieuses (à Wonder Woman, la Mouette, les Amours incestueuses de Barbara, Bourvil, etc.), Romain Daroles fait sonner avec talent la partition racinienne. Les tirades majeures sont jouées, les enjeux de la tragédie débrouillés, la mécanique tragique exposée. En utilisant une grammaire pour chaque personnage (un geste, un objet, une démarche, un parler), un peu comme on incarnait les types dans la commedia dell’arte, il donne chair aux protagonistes. Œnone devient une matrone à l’accent du sud, Thésée, « back from Hell », un guerrier bourrin, Hippolyte un jeune plein de tics, Théramène un barbu haletant, Phèdre une reine évaporée et suicidaire.

Ces portraits brossés à grands traits ne pervertissent pourtant en rien la pièce, car le comédien multi facettes parvient à moduler les registres comique, pathétique et tragique. Il souligne la complexité du personnage d’Aricie, l’ambivalence de la nourrice, les non-dits de Phèdre, la délicatesse du fils incompris du terrible Thésée. Sa prononciation des vers est à la fois exquise, envoûtante, drôle ! Le corps de l’acteur, ses mouvements, sa gestuelle, son regard illuminé, donnent à entendre, à voir, à imaginer. Tout simplement.

Le spectacle va ainsi crescendo jusqu’à son dénouement, permettant au public de revisiter la brûlante Phèdre, tout en éprouvant une petite catharsis comique. Une proposition bien délectable !

Lorène de Bonnay


Phèdre !, de François Grémaud, d’après Jean Racine

Le texte est édité chez Vidy Théâtre Lausanne

Texte, mise en scène : François Grémaud

Avec : Romain Daroles

Durée : 1 h 30

Collection Lambert • 5 rue Violette • 84000 Avignon

Du 11 au 21 juillet 2019 à 11 h 30 ou 15 heures

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Réservations : 04 90 14 14 14

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Phèdre(s) de Warlikowski, par Lorène de Bonnay

« l’Amour Vainqueur » d’Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage

« l’Amour vainqueur » et « Blanche-Neige, histoire d’un Prince », deux adaptations de Grimm pour le jeune public, au Festival d’Avignon

« Un jour, mon Prince viendra… » : version opérette ou Beckett, les enfants ?

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Deux réécritures des frères Grimm sont proposées au jeune public du Festival : « l’Amour vainqueur », d’Olivier Py, et « Blanche-Neige, histoire d’un Prince », de Marie Dilasser, mis en scène par Michel Raskine. Ces spectacles féministes, aux esthétiques radicalement différentes, parlent d’amour, de mort, de genres et de nature.

Olivier Py affirme qu’il ne faut pas désespérer un enfant. Il crée donc un spectacle total réjouissant qui aborde des thèmes durs. Mais que penser de l’univers grinçant du Blanche-Neige de Raskine ? La jeune fille du conte allemand a épousé son Prince… mais leur bonheur n’a pas duré. L’amour épuise, explique le vieux Prince fumant clope sur clope, interprété par la comédienne Marie Guittier. Il se sent « mouru, foutu, rompu », « crevé, clapé, capout ».

Si le vocabulaire et les sonorités font sourire, le message adressé aux petits est peu optimiste. Blanche-Neige s’ennuie tellement qu’elle n’a cessé de grandir et ressemble à une « asperge ». Enfermée avec un barbon jaloux dans un palais « pourri », elle refuse désormais de faire le ménage (que le personnage de Walt Disney sublimait tant). Elle considère son époux comme un « hétéro plouc » obsédé par sa « chasse cueillette » du dimanche. Elle est même tombée amoureuse d’un certain monsieur Seguin, qualifié par le Prince de « plouc provençal ».

Jouée par un jeune comédien longiligne, Blanche-Neige apostrophe la lune : « comment faire pour que tout redevienne comme avant ? ». En effet, la forêt n’a plus d’arbres, les montagnes sont « aplaties », l’air est pollué : les 101 nains au service du Prince ont dû maltraiter la nature pour nourrir ses appétits insatiables. Il n’y a plus de vie, de joie. La seule distraction du couple consiste à botter les fesses de la servante Souillon aux nattes jaunes, incarnée avec malice par Alexandre Bazan (qui joue aussi le technicien).

Certes, l’espoir renaît lorsque le Prince libère Blanche-Neige (il l’aime trop pour la « dévorer »), et lorsque la jeune fille accepte le marché proposé par la lune : manger une pomme pour que la nature repousse et que les nains soient libérés. En contrepartie, il faudra que le Prince meure… Souillon pourra alors devenir « la plus belle » et devenir à son tour un chasseur.

« Blanche-Neige, l’histoire d’un Prince » © Christophe Raynaud de Lage

« Blanche-Neige, l’histoire d’un Prince » © Christophe Raynaud de Lage

On trouve bien une forme de réparation adaptée au jeune public, dans les deux trajectoires féminines. Mais « l’histoire du Prince » reste ambiguë. Ce personnage est narcissique, misogyne, autoritaire, avide et mélancolique. Il écrase la révolte des nains sans sourciller. Son royaume est effrayant, comme le signale la scénographie (rideau noir en fond de scène, tissus blanc et rouge couvrant le lit de l’épouse endormie, arbres rachitiques peints en blanc, etc.). Les couleurs symboliques associées au conte, « rouge sang et noir ébène », dominent, jusque dans les costumes actualisés et les maquillages expressionnistes.

Un univers mortel, grimaçant, truffé de références (aux contes et à leur adaptation, aux comptines, au théâtre d’objets, à Méliès, Claudel, Beckett, Maguy Marin, Egon Schiele) se déploie sous nos yeux. Il ne manque ni d’humour noir, ni d’inventivité (que l’on songe à l’utilisation des trompettes de Maurice Jarre ou à la chanson de Téléphone, ou encore à la manifestation des nains sur ressorts). Pour autant, ce spectacle « pour adultes à partir de huit ans » ne paraît pas destiné aux enfants… Sauf si l’on considère qu’il vise, comme les spectacles jeune public d’Olivier Py, la « jeunesse » du spectateur – c’est-à-dire un état philosophique.

L’enfance incandescente

L’Amour vainqueur est aussi qualifié par son auteur de façon ironique : c’est un conte « pour les enfants et les gens intelligents ». Il est conçu pour un spectateur « incandescent », sans à priori culturel, capable, s’il est adulte, de se décentrer. Il exalte la joie et l’amour absolu (moqué par Michel Raskine), parce qu’il ne veut pas renoncer à la part d’enfance du spectateur. 

« l’Amour Vainqueur » d’Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage

« l’Amour Vainqueur » d’Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage

Cette adaptation du conte Demoiselle Maleen souligne une fois encore la passion d’Olivier Py pour les frères Grimm, capables d’écrire « du Shakespeare en trois pages ». Elle traduit aussi son intérêt (depuis des années) pour l’espace carcéral. En effet, l’histoire s’intéresse à une jeune fille enfermée par son père (le roi) dans une tour durant sept ans, après avoir refusé un mariage politique. Lorsqu’elle sort, orpheline, elle découvre un monde ravagé par la guerre et une nature brûlée. Heureusement, le stratagème théâtral de son adjuvant le Jardinier lui permettra de retrouver le Prince qu’elle aimait et de l’épouser. Le « retour des abeilles et le pollen du possible » closent la pièce, comme la neige se remettait à tomber sur le cadavre du Prince de Blanche-Neige, à la fin. La nature renaît avec l’amour ou après la mort.

L’Amour vainqueur met aussi à l’honneur une seconde héroïne : une servante nommée Fille-Vaisselle, jouée par le talentueux Pierre Lebon (qui interprète aussi le Prince). Transfigurée par le plaisir du travestissement théâtral, elle finit par se métamorphoser réellement en moussaillon, et peut assouvir son désir d’ailleurs. Quelle bonheur d’observer la libération de la souillon non genrée, dans les deux spectacles !

« l’Amour Vainqueur » d’Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage

« l’Amour Vainqueur » d’Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage

À l’inverse de Michel Raskine, l’esthétique d’Olivier Py est gaie et lyrique. Les alexandrins blancs ont été choisis à la fois pour les dialogues et pour les parties chantées (dont les mélodies rappellent Brel ou Barbara). Les références à l’opérette et à la comédie musicale pullulent, sans parler de celles au cinéma muet, aux marionnettes (Pierrot, Colombine, le Gendarme), à Marivaux, Shakespeare, Hugo (l’Homme qui rit)…

La cage de scène, comme la boîte à musique chez Michel Raskine, exacerbe la théâtralité : les objets, les changements de décor ou de costumes sont à vue. Le kitsch et la poésie sont assumés. Éloignent-ils les enfants ? Non, ceux-ci sont sûrement captés par la beauté de la scénographie (lumières, photographies, tableau), le symbolisme des couleurs et des objets, la musique et la danse, l’excellence des interprètes, les messages positifs.

Non seulement le spectacle fait l’éloge du théâtre, mais il rappelle que la vie « n’a pas de sens » et « s’en va à tire-d’aile ». Voilà pourquoi il devient un hymne à la jeunesse, la beauté, la paix et l’amour ! Si cette dernière création musicale nous ravit moins que la Jeune Fille, le Diable et le Moulin, ne boudons pas notre plaisir. Les adaptations stylisées de Py et de Dilasser/Raskine rendent hommage aux récits inépuisables de Grimm, lesquels s’adressent aux grands enfants que nous sommes. 

Lorène de Bonnay


l’Amour vainqueur, d’Olivier Py, d’après Demoiselle Maleen des frères Grimm

Le texte est édité chez Actes Sud-Papiers

Texte, mise en scène et musique : Olivier Py

Avec : Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé, Antoni Sykopoulos

Durée : 1 heure

Gymnase du lycée Mistral • Place de la Principale • 84000 Avignon

Du 5 au 13 juillet 2019 à 11 heures ou 15 heures 


Blanche-Neige, histoire d’un Prince, de Marie Dilasser, d’après Blanche Neige des frères Grimm

Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Michel Raskine

Avec : Marie Guittier, Tibor Ockenfels, Alexandre Bazan

Durée : 1 heure

Chapelle des Pénitents-Blancs • 37, rue d’Annanelle • 84000 Avignon

Du 6 au 12 juillet 2019

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Réservations : 04 90 14 14 14

De 10 € à 20 €

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture », de Pascal Rambert, Cour d’honneur, Festival d’Avignon

Des corps en désaccord

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Architecture », présenté dans la cour monumentale du Palais des papes, expose l’effondrement d’un monde, d’une classe, d’une culture, à travers la sinueuse descente aux enfers d’une famille. Si le geste de Pascal Rambert convainc et que le talent des comédiens explose, la forme tend à se déliter.

Les odyssées sont à l’honneur dans cette 73e édition du Festival d’Avignon. Celle accomplie par la famille de Jacques, de 1911 à 1938, s’apparente à un désastre qui doit questionner notre époque. Les personnages sont enfermés dans une même maison dépourvue de cloisons, comme si la présence du père s’immisçait dans chaque micro espace, brisait les murs de chaque appartement. Tétanisés par la violence du patriarche, les enfants s’efforcent tous de faire entendre leur voix : Emmanuelle (psychiatre) et son mari Pascal (militaire), Anne (éthologue) et son mari Laurent (journaliste), Pascal et son épouse Audrey (deux musiciens). Seul Stan, philosophe, se mure dans un silence tragi-comique pour affronter son père. Enfin, Marie-Sophie, poétesse et seconde femme de Jacques, peine à trouver sa place dans une famille qui l’accuse de la mort de la première épouse.

Chaque membre de la famille représente un modèle intellectuel et artistique fragile, en ce début de la modernité. En effet, chaque langage, système de valeurs, espoir, semble impuissant face au ravage : un chaos venant autant de Jacques, le grand architecture austro-hongrois classique qui bâtit des édifices et détruit sa progéniture, que des explosions du monde extérieur (guerres mondiales, montée des nationalismes, Anschluss).

La famille dysfonctionnelle a beau partir en voyage en Europe, dans la première partie, elle est abîmée par les déflagrations intimes, sociales, géopolitiques. Le lien entre eux ne se tisse pas ; la parole continue de frapper, jusqu’au naufrage. Rien d’étonnant : la mort était inscrite dans le commencement. Dès l’ouverture, en effet, les meubles sont couverts d’un linceul. Les acteurs, fantômes beiges ou blancs, errent dans un dispositif scénique aux allures de white cube neutre, abstrait, délimité par de simples meubles ou des socles en forme de stèles. Ils semblent nous murmurer : memento mori.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

Une agrégation de tirades

Au seuil des deux parties suivantes, les personnages (qui n’en sont pas, rappelle Pascal Rambert) demandent s’ils sont encore en vie. Ce qui n’empêche pas les situations de s’enchaîner, mettant ainsi en valeur les acteurs. On assiste alors à un agrégat de tirades percutantes mais inégales. Jacques (Weber) impose son jeu lyrique et sa démesure, avant de s’affaisser sur un divan ou un fauteuil. Les aveux de son fils Stan (Nordey), prononcés avec un phrasé remarquable entre tous, le mettent à terre. L’efficacité de cette scène rappelle la joute verbale et physique qui nous avait tant sidérée dans Clôture de l’amour. Laurent (Poitrenaux), dans un monologue où il s’assimile à un gibbon, fustige l’intelligentsia qui se moque du peuple et rappelle que ce dernier préfère la guerre à toute illusion socialiste. Plus loin, il regrette sa position et s’enfonce dans la boue, « comme le continent ». Non seulement ses paroles nous percent, mais son jeu habité, sa capacité à moduler les registres, nous saisissent.

En fait, chaque acteur a sa scène, son morceau de bravoure. On peut ainsi relever les tirades d’Emmanuelle Béart sur son désir sexuel inassouvi ou sur son corps « dissocié », la tirade d’Arthur Nauzyciel sur la jouissance de la guerre, le monologue de Pascal Rénéric sur son impuissance à donner « une forme musicale à la violence », celui d’Anne Brochet prononcé devant un cheval symbolique (l’animal qui se couche représente son époux cavalier mort, et la destruction du travail, de la liberté, de la création, de l’humanité). Audrey Bonnet adresse aussi une tirade fulgurante sur l’enfantement des « monstres », à sa fille Vivian. Enfin, Marie-Sophie Verdane, si troublante dans la Mouette dirigée par Arthur Nauzyciel, nous enchante grâce à sa musicalité, sa voix à la Fanny Ardent, dans de nombreuses scènes.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Seul au milieu de ces grandes plages de parole »

Cette « constellation d’acteurs » exquis ne forme pourtant pas un seul corps. Chacun se retrouve souvent « seul au milieu de […] grandes plages de parole », pour paraphraser Denis Podalydès (dans un article des Inrockuptibles). Ce que l’acteur conçoit comme une « tension », un « plaisir » ou « parfois, presque un désarroi », peut désarmer le spectateur, voire l’ennuyer. On sait que Pascal Rambert a écrit Architecture pour ses acteurs, en rêvant autour de leur code de jeu, leur phrasé, leur corps, leur rythme, leur répertoire. Mais l’on regrette que la forme qu’il leur invente manque d’assises, de structure, et l’écriture de concentration, de densité.

Bien sûr, on objectera que le spectacle mime l’effritement du monde, sa décomposition. Que des moments chantés, joués et dansés, où le chœur d’acteurs s’accorde, le ponctuent. Mais ces « raccords » signalés semblent artificiels. Dans la dernière partie, la Cène qui réunit vivants et morts exhibe la théâtralité, rappelle que le théâtre s’efforce de rendre compte de l’invisible. Mais elle n’est pas assez tressée avec l’ensemble de la pièce : elle s’y s’ajoute. Pour finir, le propos du spectacle résonne avec notre présent, comme la Résistible ascension d’Arturo Ui ou les Damnés, mais la forme plaît moins. Il aurait fallu, dans cette création courageuse interrogeant le pouvoir de résistance du langage théâtral, que les univers des acteurs fassent davantage corps.

Lorène de Bonnay


Architecture, de Pascal Rambert

Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Pascal Rambert

Avec : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès et Pascal Rénéric en alternance, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber

Durée : 3 h 20

Dialogue artistes-spectateurs

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur du Palais des Papes • place du Palais des Papes • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 6 au 15 juillet 2019 à 21 h 30, relâche le 11

De 10 € à 40 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Actrice de Pascal Rambert, par Bénédicte Fantin

la Mouette, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, par Lorène de Bonnay

☛ Clôture de l’amour de Pascal Rambert, par Fabrice Chêne