« Une femme chaste », de Wang Renjie, festival Standard idéal, Théâtre du Soleil à Paris

« Une femme chaste » © D.R.

Désir coupable

Par Alicia Dorey
Les Trois Coups

Après avoir exploré le secret du désir dans « la Veuve et le Lettré », le dramaturge Wang Renjie pousse le tragique à son paroxysme avec « Une femme chaste ». C’est dans le cadre somptueux du Théâtre du Soleil que l’on découvre avec émerveillement la modernité et la puissance poétique de cette pièce emblématique du théâtre liyuan.

La complexité des codes qui régissent ce théâtre traditionnel chinois n’entrave en rien la compréhension quasi instinctive de cette pièce, qui reste désarmante de simplicité grâce à la superbe interprétation de la comédienne Zeng Jingping.

Veuve après seulement six mois de mariage, une jeune femme fait vœu de chasteté à la mort de son époux. Apprenant le départ prochain du précepteur de son fils vers la capitale, elle se laisse submerger par un désir irrépressible, enfoui depuis plus de dix ans. Strictement interdit par la morale confucéenne, il lui est impossible de succomber à cet élan sans risquer de perdre son rang et son honneur. C’est avec un certain amusement que l’on assiste aux stratagèmes quelque peu pathétiques élaborés par cette veuve esseulée dans le but d’approcher l’être qu’elle chérit. Réunis dans la même pièce, les deux amants platoniques se livrent alors à une parade amoureuse bouleversante de pudeur et de délicatesse.

Théâtre de l’ambiguïté et de la suggestion, le liyuan permet, grâce à une gestuelle élevée au rang de véritable grammaire sentimentale, de nous faire ressentir le potentiel érotique d’un simple mouvement de tissu et la sensualité gracile d’un hochement de tête. Le raffinement du décor et des jeux de lumière est en parfaite adéquation avec la chorégraphie millimétrée des comédiens, qui évoluent au rythme singulier des mélodies nanyin.

Un seuil symbolique

C’est avec une incroyable virtuosité que Zeng Jingping emprunte à l’art du mime en franchissant le seuil de sa chambre, véritable prison dorée dans laquelle elle se morfond depuis de longues années. On peut lire sur son visage les émotions qui la traversent en transgressant symboliquement la frontière entre dignité et indécence. Emportant quarante lingots d’argent pour justifier sa visite nocturne, elle va se heurter à la vanité du précepteur : craignant de nuire à sa réputation, celui-ci s’empressera de la chasser, non sans avoir accepté le précieux butin. Dans la précipitation, la porte se referme sur la main de l’amante éconduite, qui s’amputera elle-même de ses trois doigts meurtris en signe de repentance. On est ému aux larmes devant cette femme mortifiée, victime de l’hypocrisie masculine.

À travers la tragédie qui se joue se dessine une critique acerbe du pouvoir politique. L’arrivée de l’empereur et de son serviteur exagérément courbé en angle droit est absolument désopilante. Le pouvoir impérial, absent de la cour durant de longs mois, on comprend à demi-mot à quel point celui-ci est gangrené par le dilettantisme et la paresse des dirigeants. Plus qu’une critique du régime politique, c’est un véritable procès qui est fait à la gente masculine. Face à un empereur désabusé, un précepteur lâche et un domestique grotesque, le sacrifice féminin n’en paraît que plus admirable. 

Alicia Dorey


Une femme chaste, de Wang Renjie, festival Standard idéal

Traduction : Josh Stenberg

Mise en scène : Lu Ang et Zeng Jingping

Production : Théâtre Liyuan

Coréalisation : M.C.93 et maison de la culture de la Seine-Saint-Denis

Avec : Zeng Jingping, Gong Wanli, Zheng Yasi, Guo Zhifeng, Lin Cangxiao et Lin Xiaowei

Chant : Lin Fufu, Zheng Yating

Musique : Chen Hanji, Xu Peikun, Wu Qiqiang, Hong Shuwan, Zhao Yihui, Wu Yingying, Yao Yiquan, You Yubin, Li Zhen, Li Zhihuang et Yang Zhijian

Régisseur : Lin Xiaowei

Création lumières : Georges Lavaudant

Lumières :Su Zhiqiang et Ke Yuehai

Son : Huang Qiming

Maquillage : Dong Hui

Costumes : Chen Luo et Zhang Wangling

Accessoires : Chen Huanghuang

Surtitrage : Pascale Wei-Guinot et Zhang Jingjing

Techniciens : Shu Hualai et Zeng Long

Photo : © D.R.

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Site du théâtre : http://www.theatre-du-soleil.fr/

Courriel de réservation : soleil@theatre-du-soleil.fr

Métro : ligne 1, arrêt Château-de-Vincennes

Les 26, 30 juin et le 1er juillet à 19 h 30, le 28 juin et le 5 juillet 2015 à 15 heures

Durée : 2 heures

29 € | 18 € | 12 €