« 4 : 48 Psychose », Sarah Kane, Jacques Osinski, Critique, Théâtre de l’Atelier, Paris

S.O.S

Florence Douroux
Les Trois Coups

Après « l’Amante Anglaise », Jacques Osinski retrouve Sandrine Bonnaire avec « 4 :48 Psychose », récit aussi sombre et désespéré que lumineux et poétique. Sarah Kane fait jaillir de son état dépressif des pages inoubliables, qui ont fait le tour du monde et nous parviennent à l’Atelier, dans une vision qui ne s’encombre d’aucun détour. Un théâtre vrai.

Elle s’est glissée sur le plateau silencieusement. Jean, débardeur noir, pieds nus, Sandrine Bonnaire, de profil dans une immobilité totale, regarde devant elle, au loin. La lumière coule sur ses épaules et ses bras. Les minutes passent, longues. Elles installent le spectateur dans une intériorité. Sur un écran vidéo, s’égrènent des mots terribles, jusqu’à cette imploration, essence même de la pièce : « Souviens-toi de la lumière et crois en la lumière / Un instant de clarté avant la nuit éternelle / Ne me laisse pas oublier ».

Analyse d’une psychose

Voici donc présentée à nouveau, l’ultime pièce de Sarah Kane (1971-1999), et c’est en soi un évènement. « 4 : 48 Psychose », texte choc, bouleversant, est achevé peu de temps avant que l’autrice, en phase dépressive sévère, ne se donne la mort dans une unité psychiatrique, en février 1999. Elle y met en scène l’expérience d’un esprit qui s’effondre, lorsque disparait toute barrière séparant la réalité de l’imagination et qu’il n’y a d’autre issue que le suicide, mort non désirée mais inéluctable. « Après 4 :48, je ne parlerai plus ». Elle analyse au scalpel cette perte de frontière dans la dissolution progressive de la conscience, avec une mince trouée de lucidité au petit matin, à 4 h 48, entre deux noirs : une psychose, la sienne, dont elle fait une œuvre.

Kane voulait faire éprouver cette psychose au public. Qu’il la sente et la comprenne. Qu’enfin, l’Autre, c’est à dire nous, devienne atteignable, pour que soit perçue la solitude totale d’une immense dépression. Son texte ne parle que de ça, cette difficulté à transmettre la souffrance. « Écoutez et comprenez » n’est pas une plainte, c’est la demande d’un être au bord de la rupture qui lance un S.O.S. sans s’épancher.

Au bord d’un ailleurs

La proposition de Jacques Osinski cible cet essentiel. Sa mise en scène, lestée de tout superflu, fait surgir la force de l’interpellation d’un être seul, de son adresse au public. Alors que le plateau alentour est habité d’obscurité, Sandrine Bonnaire, comme isolée du monde, égrène lentement ces mots de torture mentale. Bras le long du corps, légère flexion du coude, paumes semi-ouvertes suggérant une volonté d’expliquer, on la voit ancrée dans une quasi-immobilité, où chaque minuscule mouvement devient significatif.

Lorsqu’elle se déplace ou qu’elle s’assoit, la lumière, la suit, centrée sur elle, dorée ou plus blafarde comme les premières lueurs de l’aube assassine. Visage éprouvé, elle semble déjà parler d’un ailleurs, d’un espace inconnu, présente-absente à la voix teintée d’infimes modulations. Rien de la psychose n’est mimé, ni représenté. La comédienne tout en retenue et en contrôle, ne joue que le texte, sans débordement, colère rentrée, souffrance contenue, et avance gravement dans cette dissection méticuleuse.

Le visage de l’absence

Sur l’écran vidéo, le visage du psychiatre, joué par Frédéric Leigdens, questions préenregistrées, apparaît plusieurs fois, immense. Le procédé permet de donner voix à l’institution médicale qui a échoué à comprendre, et qui a écouté sans entendre. Mais en évitant la présence au plateau, il exprime surtout, au-delà d’une distance abyssale, un manque cruel. Il n’y a pas, il n’y a pas eu, de rencontre ni d’échange, ou trop peu. Le médecin devenu insaisissable, hors d’atteinte, parle à une patiente en mal d’amour et d’existence qu’il ne voit pas et qu’elle ne pourra approcher.

Vous êtes mon docteur, mon sauveur, mon juge omnipotent, mon prêtre, mon dieu, le chirurgien de mon âme ». L’adresse est vaine, il n’y a personne au bout. C’est exactement le vide exprimé par Kane. Où adresser son amour ? Vers qui ? Quel corps ? L’autre ? Elle-même ? Cette image d’écran qui prend allure de spectre et apparaitra plusieurs fois ombrée, met à jour les blessures de l’autrice. Un visage évanescent qui n’est pas le sien, elle qui « ne s’est jamais rencontrée », « visage collé au revers de mon esprit ». Nous sommes au cœur même de la béance décrite dans 4 :48 Psychose, corps et esprit dissociés à jamais.

Implacablement, les éléments cliniques sont quant à eux déroulés en silence sur ce même écran. Médicaments, états de la patiente, bilans, le défilé est glacial, une procession vers la mort, « un cachet de douleur qui me poignarde les poumons / un cachet de mort qui me poignarde le cœur ». Le listing effrayant des molécules semble précéder le cercueil.

Organique ?

Alors sans doute faut-il une attention très soutenue pour se laisser aller dans ces grandes zones obscures, et approcher ces abîmes. Est-ce organique ? Viscéral ? Suffisamment ? Où placer notre curseur d’intensité ? La sobriété du spectacle ne permet pas une accroche facile, et pourra peut-être laisser une impression de distance ou de froideur. Pourtant, Sandrine Bonnaire nous livre le texte dans sa plus grande clarté. En le scandant avec autant de précision, elle le libère petit à petit dans toute sa musicalité et sa noire poésie pour le laisser aller vers nous. On n’a plus qu’à le recueillir.

« Ma pensée s’enfuit avec un sourire de tueur aux lèvres / et laisse derrière elle l’angoisse stridente qui hurle dans mon âme / Pas d’espoir, Pas d’espoir Pas d’espoir Pas d’espoir Pas d’espoir Pas d’espoir Pas d’espoir ». Dans un grondement presque sourd, la voix enfle légèrement, juste assez pour que surgisse, évident, ce grand tremblement intérieur. Comment ne pas être, ici et maintenant, au rendez-vous de Sarah Kane ?

Florence Douroux


Le texte est publié chez Arche Éditeur
Traduction : Vanasay Khamphomma
Site de la Cie L’Aurore Boréale
Mise en scène : Jacques Osinski
Avec : Sandrine Bonnaire
Et la participation à l’écran de Frédéric Leidgens
Durée : 1 h 30

Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles Dullin • 75018 Paris
Du 24 septembre au 15 novembre 2026, du jeudi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h
De 20 € à 45 €
Réservations : en ligne ou 01 46 06 49 24

Tournée :
• En juillet, Théâtre des Halles, dans le cadre du Festival Off Avignon 2027

Photos : © Pierre Grosbois 

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter