« Entre chien et loup » de Christiane Jatahy, festival In, à Avignon

Entre-chien-et-loup-Christiane-Jatahy-Lars-von-Trier © Christophe Raynaud de Lage © Christophe Raynaud de Lage

S’il vous plaît, ne rembobinez pas !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Avec « Entre chiens et loups » Christiane Jatahy propose une mise en abîme vertigineuse de « Dogville » de Lars von Triers, où le renouvellement du dialogue entre théâtre et cinéma s’oppose à la répétition d’un sombre scénario. Un spectacle fin, servi aussi par son interprétation.

Vous connaissez sans doute, le film de Lars von Triers : Dogville. On y suit les mésaventures d’une jeune femme nommée Grace, dans une communauté qui, après l’avoir accueillie, l’exploite et l’humilie. Le film, s’inscrit dans une trilogie sur les États Unis d’Amérique comme terre d’opportunités. Il est resté dans les annales du cinéma pour son protocole très théâtral. Réflexion sur l’accueil de l’autre, dialogue entre cinéma et théâtre, Dogville ne pouvait que susciter l’intérêt de Christiane Jatahy.

D’abord, la figure de l’étranger et l’accueil qu’on lui fait (ou plutôt qu’on devrait lui faire) se trouvaient au cœur des deux dernières créations de la metteuse en scène brésilienne : Notre Odyssée et Le Présent qui déborde. Mais la sombre actualité de son pays en fait une préoccupation sans doute encore plus intime pour l’artiste. En effet, combien de Brésiliens doivent-ils, comme Grâce, quitter leur pays et accepter l’inacceptable pour survivre ? Ensuite, toute l’œuvre de Christiane Jatahy se nourrit d’un fécond dialogue entre cinéma et théâtre.

Cette fois, la question qu’elle pose est la suivante : le théâtre, art du vivant et du présent, peut-il infléchir le sens de l’histoire, c’est-à-dire de ce qui est passé, mais aussi de ce qui est écrit (ici dans le scénario de Dogville) ? Gracia, petite sœur brésilienne de la Grace de Lars von Trier, trouve ainsi refuge auprès d’une petite communauté d’artistes de théâtre qui se posent cette question. Sauront-ils échapper au scénario catastrophe autour duquel ils expérimentent. Oseront-ils s’opposer à ce qui est déjà écrit ?

Une règle du jeu pipée ?

Les personnages pourraient à juste titre se récrier, comme le font ceux de Pirandello, qu’ils ont fait ce qu’on attendait d’eux. Et il en va de même pour ceux qui les interprètent, les acteurs d’Entre chien et loup qui ont suivi les indications de la metteuse en scène. Sauf que la démonstration n’aurait aucune valeur ! L’enjeu du spectacle est donc ailleurs. On a d’abord du mal à le saisir, ce qui fait que le spectacle met du temps à trouver son rythme.

Entre-chien-et-loup-Christiane-Jatahy © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Selon nous, ce n’est pas dans cette pseudo-expérience que la metteure en scène ouvre des pistes et affirme la force du théâtre, mais plutôt dans une forme très personnelle de brechtisme, porté encore une fois par l’actrice fétiche de Christiane Jatahy : Julia Bernat. Dans Julia, cette dernière nous apostrophait déjà en nous invitant à ne pas accepter le sort terrible que lui destinait Strindberg. Ici, c’est elle encore qui s’adresse à la communauté réunie des personnages d’acteurs pour leur assener leurs vérités. C’est enfin vers nous qu’elle se tourne pour nous parler d’une « elle » qui lui ressemble fort et surtout de nous. Le présent déborde. La réalité nous rattrape. Car dans cette haine de la gauche, cette criminalisation des réfugiés, cette montée du racisme qu’elle évoque en parlant du Brésil, comment ne reconnaitrions pas notre sombre réalité ?

Ou une tentation épique ?

D’ailleurs, la représentation égrène les allusions à l’actualité européenne. De plus, exceptionnellement, Christiane Jatahy a travaillé avec une distribution francophone, au demeurant très convaincante. Ici, le mal a ainsi une inquiétante banalité. La dictature n’est pas tropicale, mais proche. Les loups sont pourtant déjà entrés dans Paris. Simplement, on ne veut pas l’entendre, on ne la voit pas.

Or, c’est exactement ce que montre la pièce au travers des personnages d’aveugles. Il y a celui qui non seulement ne voit pas, mais feint de voir. Il y a surtout ceux qui préfèrent s’aveugler : l’épouse trompée, la voisine jalouse qui prétend croire aux accusations portées au sujet de Gracia par un régime de dominants qui ont la main mise sur des médias eux-mêmes.

Surtout, Christiane Jatahy nous montre par un jeu / une distance entre le plateau et le plateau filmé, comment la réalité nous échappe, comment ce que nous croyons percevoir n’est pas véritable. En ce sens, elle crée un trouble magnifique dans notre perception et renouvelle encore une fois son usage de l’image filmée. On vous en laisse donc la surprise. 

Laura Plas


Entre chien et loup, d’après Dogville de Lars von Trier

Lars von Trier est représenté en Europe francophone par Marie Cécile Renauld, MCR Agence Littéraire, en accord avec Nordiska ApS

Adaptation, réalisation filmique et mise en scène : Christiane Jatahy

Collaboration artistique, scénographie et lumière : Thomas Walgrave

Avec : Véronique Alain, Julia Bernat, Élodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur, Valerio Scamuffa

Durée : 2 heures

Spectacle en français avec un surtitrage en anglais

À partir de 14 ans

L’Autre Scène du Grand Avignon • avenue Pierre de Coubertin • 84270 Vedène

Du 8 au 12 juillet à 15 heures, dans le cadre du Festival d’Avignon 2021

De 10 € à 30 €

Réservations : 04 90 27 66 50


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Le Présent qui déborde, Notre Odyssée II, de Christiane Jatahy, Gymnase du lycée d’Aubanel à Avignon, par Laura Plas

☛ What if they went to Moscow, d’après Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, de Christiane Jatahy, Théâtre de La Colline à Paris, par Frédéric Nau