« Forbidden di sporgersi », de Pierre Meunier, Chartreuse de Villeneuve‑lès‑Avignon

« Forbidden di sporgersi » © Jean-Pierre Estournet

Une vraie bombe !

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Bouleversé par le texte de la poétesse autiste Hélène Nicolas alias Babouillec, Pierre Meunier choisit de nous faire sentir le langage dans un spectacle explosif et plein de matière, aussi visuel que poétique.

Le plateau est mystérieusement habité par de très hauts panneaux de Plexiglas suspendus aux cintres. Ils portent des numéros. Les quatre comédiens entrent et se livrent à une remise en ordre cocasse de ce monde étrange, dans un ballet subtilement chorégraphié. Sans un mot, ils dansent, accrochent et décrochent les murs de notre imaginaire pour nous préparer à recevoir la suite. Tranquillement, un musicien s’installe et expérimente une boîte à sons loufoque tout en faisant vibrer un archet sur une guitare électrique. Ils jouent, dans tous les sens du terme, avec un air innocent et une précision qui, déjà, étonne.

Peu à peu, on pénètre dans un monde fou et très drôle, qui se compose de cordes, de tiges de métal, de fils de fer à danser, de tubes divers, de papier bulle à faire éclater avec jubilation, et de machines artisanalement construites pour rêver, frémir, sentir et se laisser happer par l’imaginaire. Toujours avec humour, les comédiens nous guident vers les mots de leur muse, l’artiste Hélène Nicolas, qu’on a longtemps cru incapable de langage. Quelle erreur ! Quelle claque quand on découvre son texte, son sens incroyable de la formule synthétique et puissante ! On comprend comment Pierre Meunier a été fasciné par cette femme, par son langage, et comment il a eu besoin et envie de faire de ce chemin du sentir du théâtre.

Inclassable

En effet, mêlant tous les arts et étant alors souvent qualifié à juste titre d’inclassable, Meunier fait danser théâtre, poésie, cirque et mécanique avec un talent indéniable. Que de trouvailles pour chatouiller l’imaginaire dans ce spectacle ! Cette machine infernale, par exemple, qui fait disjoncter la salle au sens propre comme au figuré et qui finit par avaler, non sans efforts, le technicien qui tente de la réparer. Que de beauté dans cet étrange assemblage de ventilateurs qui chantent et soufflent dans la salle de la Chartreuse un vent de folie aussi libérateur qu’émouvant !

Si ce travail décoiffe incontestablement, il n’est pas qu’explosif. Il pose intelligemment question. Il soulève l’essence de ce qui est pour moi le théâtre. Il nous fait nous interroger sur ce que nous sommes, sur ce que peut-être un monde qui n’a pas ou plus de mots, mais qui a pourtant un langage. Il se demande ce que parler veut dire et ce que racontent les silences. Il replace la pensée au cœur du corps, questionne l’identité et déclare qu’elle est constamment en devenir. Grâce à ces choix de mise en scène pluriels, et à la magistrale interprétation des acteurs-danseurs, notamment de Satchie Noro, les phrases d’Hélène Nicolas sont comme des flèches lancées au public, entre deux échanges de matière, entre bruit et silence, entre danse et clown. « Seul l’acte d’amour nous sépare du vide. » « L’homme, comme un être éternellement suspendu à la question du “qui suis-je ?” » « La mécanique est quelquefois capricieuse. Sommes-nous pour autant à recycler ? »

Parfois, c’est vrai, la réception se brouille et ça grésille un peu, malgré les efforts qui sont déployés devant nous. On a du mal à saisir l’ensemble des signaux qui fusent sur le plateau tant il est habité, tant il est en mouvement, tant l’énergie des comédiens nous irradie. Ce joyeux désordre est pourtant là pour insuffler gaieté et audace et représente certainement l’anarchie de l’activité mentale et créatrice. Ce travail ouvre la voix du beau et nous en fait sentir la folie et la fougue. Un spectacle qui frappe au cœur. Incroyablement. 

Maud Sérusclat-Natale


Forbidden di sporgersi, d’après Algorithme éponyme, de Babouillec

Conception : Pierre Meunier et Marguerite Bordat

Avec : Frédéric Kunze, Pierre Meunier, Satchie Noro, Jean‑François Pauvros

Fabrication collective

Lumières : Bruno Goubert

Son : Hans Kunze, avec la collaboration de Géraldine Foucault

Construction machinerie : Pierre Mathiaut

Régie générale : Jean-Marc Sabat

Photo : © Jean-Pierre Estournet

La Chartreuse, à Villeneuve-lès-Avignon

Les 15, 16, 19, 20, 21, 22, 23 et 24 juillet 2015 à 18 heures et 17 juillet à 11 heures et 18 heures

Festival d’Avignon : www.festival-avignon.com

Courriel : festival@festival-avignon.com

Réservations : +33 (0) 4 90 14 14 14 de 10 heures à 19 heures

Durée : 1 h 30

10 € | 28 €

Théâtre des Abbesses à Paris

Du 20 au 28 février 2017