Le corps comme rouage
Florence Douroux
Les Trois Coups
Un assaut répété contre une administration bureaucratique ? Depuis sa création, « L’Augmentation » de Georges Perec connait un joli succès. Josselin Girard, également à la mise en scène, et Cédric Daniélo, s’emparent de cette partition théâtrale devenue culte dans un spectacle brillant d’intelligence et de savoir-faire.
Pièce sans personnages identifiés, sans intrigue ni dialogue à proprement parler, l’argument bien connu de l’Augmentation tient en une seule et courte phrase : « Vous avez décidé de demander une augmentation à votre chef de service ». Tout le reste n’est que le déploiement méthodique et obstiné de ce bref point de départ.

Lorsque Perec est mis au défi d’écrire un texte suivant pas à pas les contraintes de fonctionnement d’un ordinateur, autrement dit de concevoir, à la main, un algorithme, il procède à partir d’un diagramme de cases et de flèches décomposant une décision en questions binaires. Il en tire une quarantaine de pages loufoques, mais cinglantes sur le monde du travail : salaire, bureaucratie, hiérarchie. Mais qui raisonne, de l’algorithme ou de l’homme ?
Des hypothèses au rythme du Boléro
« Veuillez couper vos portables merci. Veuillez couper vos portables merci. Veuillez couper vos portables merci ». Répétition d’emblée à l’honneur, voix quasi artificielle, l’un accueille le public, tandis que l’autre marche mécaniquement, demi-tour robotique et pas d’automate. Josselin Girard, également à la mise en scène, et Cédric Daniélo, incarneront à eux deux les « personnages », que sont les six opérations d’un raisonnement : la Proposition, l’Alternative, l’Hypothèse positive, l’Hypothèse négative, le Choix et la Conclusion. « Vous allez voir votre chef de bureau », « ou bien il est dans son bureau », « ou bien il n’y est pas ». Ici les branches se scindent, le Choix tranche, la Conclusion enregistre, et relance. Tout recommence, et pourtant. Les cases vont évoluer.


En rouge et noir, les deux comédiens tapent d’un même geste à la machine à écrire, chacun à sa petite table avec téléphone à l’ancienne. Ça cliquette en chœur, dans une frappe à quatre mains. On les reconnait à la seconde, ce sont bien les battements des premières mesures du Boléro de Ravel qui se détachent ainsi. Un choix judicieux qui colle évidemment au mécanisme répétitif de la pièce et son grondement progressif.
Ascension, descension
Le décor sur lequel les deux comédiens montent, descendent, s’essoufflent jusqu’à épuisement est une structure pyramidale inspirée des escaliers d’Escher, qui imaginait des espaces « géométriquement impossibles ». « Impossible » est bien cette quête qui filoche vers le rien. Quelques volées de marches à gauche, quelques volées à droite, voilà, symétriquement représenté au plateau, l’espace de jeu de cette multiple tentative à la peine, image parfaite de voix empêchées et voies sans issu. Le mouvement éconduit, contredit, en vaines ascensions et descensions, est piégé. Autant dire que la portée symbolique de cet escalier saute aux yeux. Mène-t-il nulle part ? Pas tout à fait. À son sommet, un ordinateur-régie permettra aux comédiens, de gérer eux-mêmes sons et lumières.
Josselin Girard et Cédric Daniélo sillonnent le plateau dans une rigueur mathématique. Chaque trajectoire semble calculée dans la logique de l’organigramme initial de la pièce. Ici, la posture et le mouvement, toujours fonctionnels, semblent partie du processus. Mains en clocher, presqu’un tic bureaucratique, alignement récurrent des deux hommes, l’un derrière l’autre, chacun sa hauteur de marche, tout est d’une incroyable précision géométrique. Le corps devient rouage, en action permanente. Il finira par tourner à vide, et ployer en cadence jusqu’au sol, dans une boucle fermée.

Particulièrement inventive, cette mise en scène regorge de trouvailles, comme ces séances de jeu télévisé. Un candidat se tortillant dans la crainte de mal répondre, un animateur et ses feuillets, réponse A, B, C ou D, suspens à son comble, les hypothèses de Perec sur un plateau du petit écran : la transposition fonctionne d’autant mieux qu’elle est servie avec brio.
Josselin Girard et Cédric Daniélo incarnent ces non-personnages avec un talent fou. D’une complicité évidente au plateau, ils se glissent dans tous les rôles, et, sans se départir du « Vous » anonyme utilisé par l’auteur, ils montrent, l’un, le chef, l’autre, le salarié. Entre l’inaccessible grand-prêtre au sommet de la pyramide – tellement inattendue, cette incursion du récitatif liturgique ! – et les employés arpentant l’escalier, ils font et défont chaque situation au rythme affolant du texte. Leur interprétation perlée d’humour est jubilatoire. Poussant à fond le curseur comique et loufoque de la pièce, ils truffent en virtuoses les tentatives de cette demande en déroute, d’une drôlerie décalée toujours juste qui n’échappe pas au public, ravi.
Homme ou Machine ?
Traversant les époques, la pièce dévale de son siècle pour déverser dans le nôtre. Le temps a filé, la santé s’est usée, la secrétaire a vieilli, l’augmentation est devenue rêve de retraite. Ce tic-tac d’horloge est aussi, ici, une certaine bascule du monde. Au panier, vieux claviers et vieux téléphones. On finit par parler à son écran qui répond de sa voix artificielle, et expose la procédure, encore et encore. Elle aura le dernier mot.
Pris dans une boucle infernale, le geste se saccade, le phrase se hache et verse dans l’incohérence. La fluidité du début est en pleine déconfiture, tandis que la structure pyramidale devient machine. C’est elle, en fin de course, qui semble briller triomphalement, éclairée des entrailles, face à une humanité contrainte à l’étroitesse, voir à l’effacement. La dernière scène, absolument grandiose, le dit assez. Perec le visionnaire ne serait pas mécontent. Loin de là.
Florence Douroux
L’Augmentation, Georges Perec
Le texte est édité chez Fayard
Page Instagram de L’Invincible Été
Mise en scène : Josselin Girard
Avec : Cédric Daniélo et Josselin Girard
Théâtre l’Albatros • 29, rue des Teinturiers • 84000 Avignon
Du 3 au 25 juillet 2026 • 17 heures • 1 heure • Dès 10 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 86 11 33
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Photos : © Damien Guillaume


