Touchés par la grâce
Florence Douroux
Les Trois Coups
François Cervantes, Catherine Germain et le clown Arletti invitent le public à une conférence spectacle extraordinaire autour du rapport de l’art, du théâtre et de la vie, expliquant la genèse de la naissance d’un clown et sa raison d’être au monde, vitale.
Nichée dans le jardin du théâtre des Halles, à l’heure agréable où la lumière et la chaleur du jour sont sur leur déclin, une étrange et merveilleuse rencontre nous est proposée. Une table, deux chaises, une carafe d’eau, le chant des cigales, eux trois dans leurs deux corps, et nous. Pour plonger dans l’intime, un rendez-vous en toute intimité, sous le signe de la grâce.
Tomber amoureux d’un personnage
Après la création du deuxième spectacle de la compagnie L’Entreprise, le Venin des histoires (1987), dans lequel le chant d’une diva donnait envie de vivre à cinq anges-clowns, êtres intérieurs non incarnés, Catherine Germain et Dominique Chevallier souhaitent poursuivre le travail du clown. François Cervantès leur formule alors une demande devenue fondatrice : créer des personnages « dont ils tomberaient amoureux ». La réponse de Catherine Germain a donné naissance au clown Arletti.
Par la suite, sept spectacles ont été créés avec Arletti, dont le solo le Sixième Jour et les Clowns, avec Dominique Chevallier (Zig) et Bonaventure Gacon, inoubliable Boudu, du Cirque Trottola. La conférence-spectacle le Clown comme un poème a ainsi la couleur d’un moment important, celui où l’auteur et la comédienne se retournent sur la créature qui traverse leur vie depuis des décennies, 40 ans en 2027.
Mise en abyme
Le ressort dramaturgique est une mise en abyme dans lequel l’auteur converse avec son personnage, avant que la comédienne ne vienne évoquer elle-même la cohabitation avec son clown Arletti. Si le quatrième mur tombe donc avec le dispositif de conférence, le théâtre surgit avec l’apparition du clown, avant de laisser place à Catherine Germain, qui reprend avec l’auteur le fil d’une conversation, tout sauf banale. Cette oscillation scénique nous tient en haleine, sous le charme de ces trois présences et d’un propos passionnant et passionné.

François Cervantes débute en conférencier et s’adresse au public comme on parle à un ami. Simplicité extrême, sourire, il s’avance tranquillement vers un auditoire vite conquis, s’il ne l’était déjà : « C’est bien de se retrouver comme ça dans un jardin… Ça a beaucoup de rapports avec les questions qu’on s’est posées ». D’emblée il inscrit sa démarche artistique dans le cadre du Vivant : la vie et l’art, l’art et le corps, le théâtre et le corps, et le clown – ce « poème de chair » – reliant l’être intérieur au monde. Il expose le déroulement d’une pensée et d’une démarche, levant un pan de voile sur le mystère créatif. Pour nous, spectateurs et spectatrices, c’est une occasion en or de comprendre en profondeur l’intention d’un auteur et d’une comédienne, leur pourquoi, leur comment.
Arletti
On l’attend avec impatience. Le clown Arletti apparaît dans le fond du jardin, le longe, et se faufile jusqu’à la table, salué par une émotion palpable dans le public. Un soupir de contentement et d’affection, doucement audible, parcourt l’assemblée comme un seul souffle. Sa démarche un peu claudicante, ses tics, son grand imperméable beige, le minuscule chapeau rouge trônant sur des cheveux de tulle, ses gants rouges dans lesquelles s’agitent les mains cachées, provoquent une émotion heureuse. Un peu ange, un peu enfant, candeur et malice en même temps, un rire inimitable et, soudain, des mimiques si justes. On est saisi et séduit par la présence de cette « créature », comme l’appellent François Cervantes et Catherine Germain.
S’effacer
Arletti évoquera son compagnonnage avec l’auteur, qui lui écrit ses mots, et son « hôte », qui lui prête son corps et sa voix pour s’exprimer et vivre, sortant d’un invisible, tapi et informulé : « Ce qui l’intéresse, c’est une histoire d’amour qui dure toute la vie », dit-elle de Catherine Germain. « Elle me donne même son intelligence pour que je puisse réfléchir un peu ».
Ainsi le clown prend-il la place, plutôt qu’il n’est joué. Il est l’être profond, devant lequel la comédienne s’efface complètement, lorsqu’il vient à elle, en venant à nous. Une métamorphose totale, au service du « Je est un autre ». « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend ». On ne peut s’empêcher de penser, avec notre poète de génie, à une grande histoire d’amour entre deux êtres. Sauf qu’ici, l’histoire est vécue. Quel accomplissement !
Un verre de pinard, un baiser
Au-delà du mystère qui entoure cette fascinante cohabitation entre une artiste, sa créature intérieure et son auteur, on entend surgir cette petite voix grave de l’Être qui demande droit à l’existence : « Vous savez, on est beaucoup, derrière, mais il y en a qui ne viendront pas vous voir : ils n’ont pas trouvé de corps pour venir ».
Arletti quitte un auditoire médusé, sur ces derniers mots : « Y’en a pas mal qui voudraient s’installer chez vous. On fait pas d’histoire, on a juste envie d’un bœuf bourguignon, et d’un verre de pinard, c’est tout… Un baiser peut-être ». Ainsi résonnent ces voix empêchées, celle de l’artiste, celle de l’autre, et la nôtre peut-être. Ici on ne donne aucune leçon, mais ce qui est dit parle à l’âme. Laissons s’écrire les poèmes.
Florence Douroux
Le Clown comme un poème, de François Cervantes
Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs
Site de la compagnie
Avec : François Cervantes et Catherine Germain
Théâtre des Halles • 4, rue Noël Biret • 84000 Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026 (sauf le 8, 15 et 22) • 19 h • 1 h 05 • Dès 14 ans
Réservations : en ligne ou 04 32 76 24 51
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Photos : © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon


