« Le deuil sied à Electre », Eugène O’Neill, Gwenaël Morin, Critique, Maison Jean Vilar, Festival Avignon 2026

L’art du dépouillement

Trina Mounier
Les Trois Coups

Gwenaël Morin n’en finit pas d’explorer la tragédie, particulièrement celle qu’ont inventée les Grecs. Les Atrides, la plus célèbre pour son lot d’atrocités, commence avec la nuit des temps. Une constellation de drames multiples qui met en jeu humains et divinités.

Passons sur la suite des générations pour arriver à la plus connue, celle d’Agamemnon qui fut choisi par l’ensemble des Grecs pour diriger l’armée chargée d’anéantir Troie où s’était réfugiée avec son amant Hélène épouse de son frère Ménélas. Le vent refusant de se lever, on fit appel aux oracles qui exigèrent le sacrifice d’Iphigénie, fille d’Agamemnon. Ce dernier revint de guerre victorieux et la chaîne des vengeances reprit de plus belle, aboutissant à son assassinat par Clytemnestre et Oreste (tous deux respectivement épouse et fils du roi), lequel après avoir été victime de la punition de son matricide par les Érinyes, déesses des enfers, fut acquitté par le tribunal de l’Aéropage, premier tribunal de l’Histoire.

Cette histoire qu’il connaît bien, Gwenaël Morin a choisi cette fois de la transposer dans l’Amérique post-guerre de Sécession du dramaturge américain Eugène O’Neill imaginée dans le Deuil sied à Électre, histoire de bien affirmer l’universalité de la pièce : les personnages, largement inspirés de l’Antiquité, ressemblent, à quelques encablures près, à nos contemporains. Ezra, homme cruel et violent, a combattu l’ennemi. Mais sa femme ne l’attend pas les bras chargés de fleurs. D’une part, elle a un amant, Adam Brant, dont elle est follement amoureuse. Et surtout, elle n’a pas pardonné à son mari le sacrifice de leur fille aînée sur l’autel de la guerre de Troie. Elle attend ce retour pour la venger. Les relations de Christine avec Lavinia ne sont pas plus simples : les passions se vivent dans le secret des familles et avec elles les jalousies, la haine, le meurtre.

Comme on le voit, l’argument est identique à celui de la mythologie grecque et, si chaque personnage change de nom chez O’Neill, sa symbolique et son destin sont bien ceux des origines. Et c’est bien cela qui intéresse Gwenaël Morin : l’humain, l’humain d’abord, l’humain toujours, et donc l’acteur, l’acteur, toujours lui (c’est en cela que se résume le credo du metteur en scène).

Du vrai et grand théâtre avec trois bouts de ficelle

Cette priorité va de pair avec la revendication d’un théâtre pauvre, où le décor, les costumes et autres ornements sont relégués à la seconde place, et d’un Théâtre permanent (nom de sa compagnie) où il convient de jouer encore et toujours. Reconnaissons-le, je n’ai pas toujours été emballée par les partis pris de Gwenaël Morin. Mais ce spectacle est de loin l’un de ses meilleurs, un diamant noir et brut.

On retrouve intacte son exigence. Le spectacle se déroule dans le merveilleux jardin de la rue de Mons auquel on accède en passant par la Maison Jean Vilar, en pleine verdure, et où des gradins inconfortables accueillent les spectateurs, lesquels, pourtant, supportent sans lassitude les trois heures et demie que dure le spectacle. Pas de plateau pour délimiter l’espace, pas de costumes pour les comédiens, quelques chaises en plastique éparpillées ci et là sur la terre battue. En contrepartie, et ils occupent tout l’espace visuel et sonore, des acteurs de haut vol que le metteur en scène dirige au millimètre et qu’il connaît pour la plupart depuis des années. Ils sont, il est vrai, totalement engagés.

Ces derniers interprètent souvent plusieurs rôles, du fait de l’importante distribution de la pièce, ainsi que du choix du metteur en scène de les laisser tout le temps sur le plateau. Barbara Jung, avec son air buté, ses poings serrés, son regard dur, est Électre. C’est elle qui mène la danse, même si on la sent écorchée vive, profondément malheureuse et fragile. Clytemnestre revient à Virginie Colemyn, actrice impressionnante par la mobilité de son visage et de ses yeux. Son jeu est absolument fascinant. On peut y lire tout ce qui se passe dans son âme, ses intentions, comme ses sentiments. Julian Eggerickx occupe une place à part, mais ô combien essentielle. À la fois chœur et narrateur, il lit les didascalies, souffle (à la demande, et c’est très drôle), commente ce qui va survenir ou ce qui vient de se passer, introduit une distance qui n’est pas de trop dans cet enchaînement de violences.

Chapeau bas à Grégoire Monsaingeon à qui reviennent plusieurs rôles et non des moindres, puisque souvent opposés. Ainsi, est-il le père Agamemnon et le fils Oreste, le vilain petit canard de cette famille puissante, le mari et l’amant dont sont éprises Clytemnestre et sa fille Électre. Sa présence, son charme, son air perdu font miracle, là aussi. Deux acteurs complètent fort bien cette excellente distribution : Fabien-Aïssa Busetta et Kady Duffy.

Avec cette pièce magnifiquement montée, Gwenael Morin clôt un engagement sur quatre ans avec le Festival d’Avignon : présenter des œuvres du répertoire avec trois fois rien. Pour rappel, il s’agissait du Songe (d’une nuit d’été), de (Don) Quichotte, des Perses et donc de la pièce d’O’Neill. Pour reprendre le sous-titre des Perses, il devait démonter les remparts pour finir le pont. Mission accomplie !

Trina Mounier


Le texte est édité chez L’Arche Éditeur
Compagnie Gwenaël Morin / Théâtre permanent
Mise en scène :  Gwenaël Morin
Avec : Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Columyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon

Maison Jean Vilar • Jardin de la rue de Mons 
Du 7 au 23 juillet 2026 • 22 heures • 3 h 30 (avec entractes)
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

Tournée :
• Du 13 au 15 octobre, Olympia, CDN de Tours (37)
• Du 4 au 10 décembre, La Commune, CDN d’Aubervilliers (93)
• Du 19 au 22, puis du 26 au 29 janvier 2027, TNBA CDN Bordeaux Nouvelle Aquitaine (33)
• Du 23 au 26 mars, Bonlieu, scène nationale Annecy (74)
• Du 9 au 13 novembre, Théâtre des Célestins, à Lyon (69)

Photos : © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

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