« Modèles », Théâtre du Rond‑Point à Paris

« Modèles » © Pierre Grosbois

Esperate Housewives

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

« On ne naît pas femme, on le devient. » Ce constat de Simone de Beauvoir, Pauline Bureau et son équipe en ont fait leur point de départ pour comprendre comment se construit l’identité féminine. Et elles sont bien placées, ces femmes de théâtre trentenaires ! Elles, aussi, ont hérité des mots de Duras, des révolutions de nos mères, comme des modèles imposés. Entre manifeste documenté et parodie jubilatoire, cette revue musicale décalée, programmée au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 10 novembre, propose un regard vif et pénétrant sur notre société. Histoire de contribuer à améliorer le sort des femmes.

Comment devient-on femme ? Des petites filles sages de notre enfance aux top-modèles des magazines, en passant par les archétypes de Desperate Housewives, la compagnie La Part des anges dévoile les secrets de la construction de l’identité féminine, non sans une certaine pudeur. Les confidences intimes alternent avec des saynètes cocasses : les premières règles, les découvertes sexuelles, la violence au quotidien, les avortements bâclés, les vocations ratées, la vie trépidante des mères actives… bref, ce qui défigure et constitue les femmes d’aujourd’hui.

Un kaléidoscope percutant

Pour en arriver à cette pièce collective, les cinq femmes de cette joyeuse bande ont lu de nombreux textes. Elles se sont nourries de Catherine Millet ou de Zouc, fréquenté Virginie Despentes. Elles ont regardé des photos de Nan Goldin, écouté Cat Power. Et elles ont parlé. Des petites filles qu’elles étaient, des femmes qu’elles sont devenues. Des blessures, des bouleversements, de l’indifférence. De tout ce qui aurait dû être réglé et qui ne l’est toujours pas. D’échos en correspondances, d’angles morts en tangentes amusantes, ces artistes de talent nous livrent donc le fruit – juteux – de leurs confrontations.

Avec finesse, Pauline et Benoîte Bureau, l’une à la mise en scène, l’autre à la dramaturgie, convoquent les figures de proue des révoltes anciennes et actuelles. Sommes-nous programmées ? Puisque le rôle de l’éducation passe plutôt par les mères, pourquoi ces déterminismes perdurent-ils ? D’ailleurs, Pierre Bourdieu, celui qui a le mieux analysé les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, aurait pu être une femme, non ?! À aucun moment, l’exposé de ces réflexions sur le statut de la femme n’est barbant, au contraire, grâce à une mise en scène inventive.

Le portrait plein de malice de toute une génération

Quel constat désespérant ! Aujourd’hui encore, nous portons le poids des traditions, des empêchements, des culpabilités. Maman poule, poulette de luxe, poupée Barbie… trop de femmes continuent à être de simples objets. Et pas que de désir ! Mais il ne s’agit pas, dans ce spectacle, de pleurer sur le sort des femmes martyres. Pas de militantisme pur et dur. Ce portrait de génération est dressé avec plein de malice. D’ailleurs, les « mâles » rient de bon cœur.

Ce spectacle intelligent ne cède jamais ni au didactisme ni à la leçon de morale. Le parti pris de perspective est servi par une mise en scène alerte qui brasse les registres, fait alterner le collectif et l’intime, les récits et la musique, sans aucun temps mort. Si ces femmes expriment des convictions, elles traduisent également toute une palette d’émotions, sans rien forcer, là aussi. Ou si peu ! Laure Calamy ne fait pas dans la dentelle, mais elle est aussi convaincante en princesse à tutu qu’en femme au bord de la crise de nerfs. Et tellement drôle ! Marie Nicolle, quant à elle, nous arrache les larmes, tant elle est émouvante en garçon manqué, en écorchée vive. Aucune n’accepterait de baisser les bras. Mais pour mieux se faire entendre, l’une miaule, l’autre lève haut la gambette. Accompagnées de musique en direct, les interprètes nous étonnent à chacune de leur apparition : elles racontent, elles chuchotent, elles crient, elles poussent même la chansonnette. Et cela avec une grande fraîcheur.

Belle initiative que cette reprise, car ce spectacle a été créé en janvier 2011 au Nouveau Théâtre de Montreuil grâce à la programmation avisée de Gilberte Tsaï. Tiens ! Une des rares femmes à la tête d’un théâtre subventionné, directrice d’ailleurs récemment remplacée par… un directeur. Les arts du spectacle ne sont-ils pas, aussi, une affaire d’hommes ? Mais cela est un autre problème. Quoique !

Ne jamais perdre espoir

En 2006, Reine Prat, chercheuse chargée de mission auprès du ministère de la Culture et de la Communication, a effectivement démontré que le modèle masculin dominait aussi dans les métiers de la culture, remarquant même que le théâtre public, en particulier, y apparaissait moins ouvert aux femmes que l’armée. On avait alors recruté 8 % de directrices dans les structures subventionnées contre 27 % d’officiers femmes au concours externes du ministère de la Défense. Depuis, les statistiques ont peu évolué. Hormis la nomination de Muriel Mayette (à la Comédie-Française) et de Julie Brochen (au Théâtre national de Strasbourg) – soit presque la parité dans les cinq théâtres nationaux – et la publication d’un second rapport en 2009 (www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/prat/egalites.pdf) présentant les chantiers à venir, « l’effet Reine Prat » tarde à se faire ressentir. Espérons que la nomination d’Aurélie Filippetti comme nouveau ministre de la Culture contribuera à accélérer le processus. Plusieurs initiatives vont également dans ce sens, comme le remarquable travail de l’association H/F (égalité femme homme dans l’art et la culture, http://www.hf-idf.org/). Alors, en attendant que nos filles, petites-filles ou arrière-petites-filles puissent, à leur tour, témoigner d’évolutions, emmenons-les voir Modèles pour qu’elles comprennent comment faire bouger les choses encore plus vite. 

Léna Martinelli


Modèles, écriture collective

Cie La Part des anges

www.part-des-anges.com

Mise en scène : Pauline Bureau

Dramaturgie : Benoîte Bureau

Avec : Sabrina Baldassarra, Laure Calamy, Sonia Floire, Gaëlle Hausermann, Marie Nicolle, Céline Milliat‑Baumgartner

Lumières : Jean-Luc Chanonat

Création sonore : Vincent Hulot

Scénographie : Emmanuelle Roy

Costumes : Alice Touvet, assistée de Marion Harre

Régie générale : Sébastien Villeroy

Photo : © Pierre Grosbois

Théâtre du Rond-Point • salle Jean-Tardieu • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 10 octobre au 10 novembre 2012 à 21 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi, mardi 16 octobre, jeudi 1er novembre

Durée : 1 h 45

30 € | 26 € | 15 € | 11 €

Tournée :

  • Le 16 novembre 2012 dans le cadre du festival Les Théâtrales Charles‑Dullin, Théâtre Romain‑Rolland à Villejuif (94)
  • Le 23 novembre 2012, centre culturel Aragon‑Triolet à Orly (94)
  • Le 30 novembre 2012, Théâtre de Vénissieux, scène régionale (69)
  • Les 5 et 6 décembre 2012, La Faïencerie, Théâtre de Creil, en partenariat avec la Comédie de Picardie, scène conventionnée pour le développement de la création théâtrale en région (60)
  • Le 13 décembre 2012, L’A.C.B., scène nationale de Bar‑le‑Duc (55)
  • Le 18 décembre 2012, N.E.C.C., Théâtres de Maisons-Alfort (94)
  • Du 29 au 31 janvier 2013, Théâtre d’Angers, C.D.N. Pays de la Loire (49)
  • Le 21 mars 2013, Théâtre Jean-Vilar de Saint-Quentin, en partenariat avec la Comédie de Picardie, scène conventionnée pour le développement de la création théâtrale en région (02)
  • Le 25 mars 2013, Théâtre Firmin-Gémier / La Piscine, Châtenay‑Malabry (92)
  • Du 3 au 5 avril 2013, Comédie de Béthune, C.D.N. (62)
  • Du 9 au 10 avril 2013, Le Safran à Amiens, en partenariat avec la Comédie de Picardie, scène conventionnée pour le développement de la création théâtrale en région (80)