Entretien avec Denis d’Arcangelo, comédien et chanteur protéiforme de talent

« Je rêve de jouer Lady Macbeth »

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Denis D’Arcangelo est actuellement à l’affiche du « Roi Lear » au Théâtre de la Madeleine à Paris.

Le Roi Lear, adapté et mis en scène par Jean‑Luc Revol, est prolongé jusqu’au 31 décembre…

Pour un répertoire qui n’est pas habituel dans le privé, une pièce qui dure deux heures quarante sans entracte, on est vraiment content du succès que rencontre ce spectacle. Tous les soirs, il y a une belle ovation. On a une formidable brochette d’acteurs. Jean‑Luc Revol est malin, car il a su apporter une vraie cohérence au sein de la troupe même s’il y a des écoles d’acteur différentes.

Vous qui rêviez de jouer du Shakespeare, voilà qui est fait. Comment êtes-vous arrivé dans cette aventure ?

C’est tout simplement Jean‑Luc Revol qui me l’a proposé. Je connaissais son travail depuis longtemps, car j’aime beaucoup son univers. Je m’y retrouve vraiment. Notre première collaboration date de 2006 avec la comédie musicale le Cabaret des hommes perdus de Christian Siméon et Patrick Laviosa.

Spectacle pour lequel vous avez reçu le prix d’Interprétation au Festival d’Anjou l’année suivante…

Tout à fait. J’en suis très fier. La pièce a elle-même remporté deux molières 1.

En 2010, Jean‑Luc Revol m’avait aussi mis en scène dans la Nuit d’Elliot Fall de Vincent Daenen et Thierry Boulanger. Ensuite, on a joué ensemble dans les 2 G, artistes de music-hall (mis en scène par Agnès Boury).

Cependant, pour revenir à Shakespeare, mon fantasme reste entier : je rêve de jouer Lady Macbeth. En général, je n’aime pas vraiment les méchants ou les personnes antipathiques, mais là, je trouve que c’est un personnage fascinant. C’est une sorcière, une marâtre. C’est elle qui tire toutes les ficelles.

Vous êtes l’un des rares comédiens à alterner des rôles féminins et masculins…

Le hasard a fait que j’ai beaucoup été distribué dans des rôles féminins.

Le hasard ?

Pas vraiment. En fait, cela m’amuse. Pour moi, jouer un homme ou une femme n’a pas d’importance à partir du moment où le personnage me plaît. Quand j’aborde un rôle, je ne joue pas ce que je suis. Un banquier ou une prostituée est aussi éloigné de moi que possible. Il suffit juste d’avoir un peu d’imagination. Toutefois, il existe une nuance importante : je suis plus heureux de jouer une dame, incarnation au premier degré, qu’un travesti. C’est plus simple et lisible. Il n’y a pas plusieurs couches de mise en abyme.

Vous avez commencé dans le théâtre de rue et rapidement créé le personnage de Madame Raymonde…

En effet, avec mon complice et ami de toujours, Philippe Bilheur, nous avons créé Madame Raymonde 2 en 1988 suite à notre rencontre avec Arletty. Nous étions allés chanter sous ses fenêtres le jour de son anniversaire. Elle nous a fait monter chez elle. Par la suite, nous l’avons côtoyée pendant quatre ans, jusqu’à sa mort. Raymonde l’amusait, et elle a cautionné le personnage. À l’époque, Philippe Bilheur écrivait les textes de liaison et on choisissait les chansons ensemble. Aujourd’hui, c’est moi seul, mais je les soumets toujours à Philippe pour avoir son avis.

À ses débuts, elle n’était qu’une imitation d’Arletty…

C’est vrai. C’est pour cela qu’Arletty nous a donné un précieux conseil, celui de trouver un répertoire original, en nous disant d’aller voir du côté de ses copines, celles avec qui elle avait débuté Chez Fisher, un cabaret à la mode dans les années vingt. C’est comme ça que j’ai découvert Gaby Montbreuse, une artiste désopilante, dont je parle quelquefois dans les spectacles.

Avec le temps, Madame Raymonde a évolué. En quoi vous ressemble-t-elle aujourd’hui, car je l’ai entendue dire : « Denis, c’est moi avec des tabous » ?

C’est un glissement doux plus ou moins inconscient. Je pense que pour donner plus de liberté et d’autonomie au personnage, j’ai mis moins de composition. On s’est nourri l’un de l’autre. Madame Raymonde, c’est moi en exagéré. C’est mon moi libre, mon moi maladroit, naïf. Tout ce que je contrôle dans la vie, je le lâche sur scène. Je crois, j’imagine que Madame Raymonde est une amoureuse très libre, contrairement à moi, par exemple. Sinon, je déteste la violence physique. Je ne nuirai jamais à quelqu’un, mais j’ai le sentiment que Madame Raymonde pourrait, elle. Elle ne serait pas la dernière à participer à une bagarre si besoin, pour défendre une cause. Un bon coup de sac…

Votre Sac à main d’or, reçu en 2010 pour l’ensemble de votre carrière féminine, par exemple ?

Exactement. Il est fièrement exposé sur une étagère à côté du marius.

En 2014, Juliette, auteur et chanteuse, a mis en scène Lady Raymonde. Comment s’est faite cette rencontre ?

Avec Juliette, on se connaît depuis nos débuts respectifs. On se croisait beaucoup et on a continué à se suivre. Pour ma part, à un moment donné, les récitals de Madame Raymonde s’enchaînaient tout en se ressemblant beaucoup. Il fallait que je renouvelle le genre. J’avais besoin d’un regard extérieur, car je me mettais en scène tout seul. J’ai donc pensé à Juliette qui a la culture et comprend la mécanique du récital (qui demande une technique particulière). Elle a tout de suite été emballée. À partir de janvier 2016, je vais faire une tournée croisée Lady Raymonde et le Roi Lear. Avec Juliette, on fera de légères retouches au fur et à mesure, car un spectacle est très bien au bout de plusieurs mois. C’est différent du théâtre. D’où l’importance du regard extérieur pour avoir le recul nécessaire.

D’autres projets ?

Le 23 novembre 2015, rendez-vous à L’Alhambra où Juliette a invité plusieurs artistes féminines, dont Madame Raymonde, pour une association qui s’appelle Coline en ré 3 et qui vient en aide aux enfants en danger. En ce qui concerne le théâtre, Pierre Barillet m’a proposé un monologue qu’il a écrit et qui n’a encore jamais été joué. J’ai aussi un projet de film, un scénario cosigné par Pierre Barillet et Arthur Dreyfus. Madame Raymonde pourrait en être le personnage principal. 

Propos recueillis par
Isabelle Jouve

  1. Le molière du Meilleur Spectacle musical et celui du Meilleur Auteur pour Christian Siméon.
  2. Le marius est un trophée qui récompense, depuis 2005, les spectacles de théâtre musical. Madame Raymonde a remporté le marius.
  3. L’association Coline en ré, créée en 2003, produit des concerts de musique instrumentale de haut niveau, donnés par des artistes qui font cadeau de leur talent pour une représentation. La recette de ces concerts va au profit d’enfants en danger.

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Le Roi Lear, de William Shakespeare

Adaptation : Jean‑Luc Revol

Mise en scène : Jean‑Luc Revol

Avec : Michel Aumont, Bruno Abraham‑Kremer, Marianne Basler, Agathe Bonitzer, Anne Bouvier, Olivier Breitman, Frédéric Chevaux, Denis d’Arcangelo, Jean‑Paul Farré, Éric Guého, Martin Guillaud, José‑Antonio Pereira, Éric Verdin, Nicolas Gaspar, Arnaud Denis

Assistant mise en scène : Sébastien Fèvre

Décors : Sophie Jacob

Lumières : Bertrand Couderc

Son / musique : Bernard Vallery

Costumes : Pascale Bordet

Théâtre de la Madeleine • 19, rue de Surène • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 07 09

Site du théâtre : www.theatremadeleine.com

Métro : ligne 8, arrêt Madeleine

Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17 heures

Durée : 2 h 40

55 € | 45 € | 20 € | 10 €

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  1. J’ai beaucoup aimé le Roi Lear et la mise en scène de Patrick Revol . J’aime Denis D’Arcangelo depuis toujours. Talent, sensibilité, intelligence, engagement, humour, poésie… Bravo