« Homériade », de Dimitris Dimitriadis, Opéra Grand‑Avignon à Avignon

« Homériade » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Ulysse : retour raté ?

Par Frédéric Nau
Les Trois Coups

Le compositeur Martin Romberg propose un travail sur l’œuvre de Dimitris Dimitriadis sans parvenir à en épouser la poésie méditative.

La fin de l’édition 2015 du Festival d’Avignon a décidément fait la part belle à Homère : le théâtre qui accueillait trois soirs auparavant une Cassandre revue et corrigée par Christa Wolf, puis par Michael Jarrell, présentait, le 25 juillet, une « sorte d’oratorio » *, créé par Martin Romberg à partir du poème Homériade de Dimitris Dimitriadis. À une vision délibérément marginale de l’Iliade succédait ainsi une relecture de l’Odyssée, puisque le texte évoque le retour d’Ulysse à Ithaque. L’acteur Robin Renucci assurait le rôle de récitant, lisant l’œuvre de Dimitris Dimitriadis, considérablement réduite, et accompagnant une musique symphonique composée pour une quarantaine d’instruments.

Le poème Homériade n’est pas, à proprement parler, un récit, mais plutôt l’assemblage de trois monologues. Ulysse parle le premier pour déplorer les déceptions de son retour. Abattu par les épreuves du voyage, il se sent vieux et ne trouve, sur son île, ni Pénélope, ni Télémaque, ni aucun des siens. Sa chère patrie elle-même le rejette, et il ne peut que conclure : « Je n’aurais pas dû rentrer ».

Dans un deuxième temps, la parole est laissée à Ithaque, qui, à son tour et presque symétriquement, se dit affligée de ces retrouvailles ratées : « Retour sans retour, son retour… ». Une relation érotique est fortement suggérée entre le héros et son île. Troie apparaît alors comme une rivale d’Ithaque, rivale d’autant plus redoutable qu’elle n’est plus.

« C’est moi qui ai questionné. »

Enfin, c’est la méditation d’Homère qui clôt le poème. Rompant avec tout dogmatisme, il n’a pas grand-chose d’un chantre épique et célèbre surtout l’inquiétude d’un questionnement inlassable : « C’est moi qui ai questionné. C’est moi qui ai répondu. […] C’est moi qui les [les réponses] ai effacées ». Le refus de toute connaissance stable conduit à une méfiance parallèle envers la gloire du poète : « Rester sans nom, c’est ça que je veux ». Et, finalement, l’œuvre se termine par une phrase laissée en suspens : « Mon nom, c’est… ».

La lecture de ce texte est accompagnée de la composition symphonique de Martin Romberg : les deux se font entendre le plus souvent en même temps, mais parfois l’orchestre précède la voix, ou, inversement, la parole lue est seule. La partition est largement inspirée par les amples mouvements de la musique postromantique allemande (chez Mahler, notamment), mais introduit aussi des formes de dissonances, qui évoquent plutôt le début du xxe siècle et, particulièrement, Stravinsky. Un instrument d’origine orientale, le santouri, en outre, rappelle que la Grèce antique regarde autant vers la Perse que vers ce que nous nommons l’Occident.

Ce ne sont pas, comme l’on voit, les bonnes intentions qui manquent à cette création. Le texte de Dimitris Dimitriadis entend déstabiliser les repères identitaires fixes et, en réalité, factices. Il imagine donc un Homère assez nietzschéen, à la recherche constante d’une pensée qui ne renie pas le corps et d’une connaissance capable d’épouser la fluidité du monde. Pourtant, ces trois monologues ne sont pas exempts de faiblesse. Le phrasé tout en fragments lasse et sent son artifice un peu facile ; et il ne suffit pas de répéter quelques bribes de mots pour donner le sentiment puissant d’une hantise. Les surprises ménagées dans le poème, comme lorsque Ithaque termine en s’écriant « Je crie mon nom, et mon nom c’est Troie » ou que, parallèlement, Homère ne dit finalement pas son nom, sont annoncées si consciencieusement qu’elles n’étonnent guère et semblent rater leur effet.

Une grandiloquence un peu affectée

La lecture proposée par Robin Renucci contribue à l’impression d’un spectacle paradoxalement bien pesant alors qu’il est censé faire vivre une parole sur l’écoulement universel des êtres et des choses. S’il fait preuve, incontestablement, d’une belle maîtrise de la diction, l’acteur n’évite guère une grandiloquence un peu affectée. Et, lorsqu’il infléchit sa voix pour l’ajuster aux sentiments formulés dans les mots, il semble y mettre une application didactique, comme si, selon un code trop figé, tel état moral appelait tel ton.

Cette difficulté à trouver la bonne modulation tient peut-être aussi à un dialogue insuffisamment réglé avec l’orchestre. L’« oratorio », malgré l’implication manifeste du chef et de son ensemble, ne fonctionne jamais vraiment, car le récitant et les instrumentistes ne tissent pas un langage commun et complémentaire : souvent, la musique exprime l’affect comme dans un film ; parfois, l’acteur doit hausser sa voix pour se faire entendre.

Enfin, il est étonnant que, pour travailler à partir d’un poème brouillant les identités et les dogmes, le compositeur ait opté pour la forme si traditionnelle de la musique symphonique, dont la forte structure s’harmonise mal avec la langue disloquée de Dimitris Dimitriadis : on aurait plutôt attendu l’inspiration des petites pièces d’un Webern. Il y a, certes, le santouri, et les auteurs baroques, voire romantiques, ont souvent procédé ainsi, introduisant un instrument senti comme exotique, pour renouveler la tradition occidentale. Mais, depuis lors, cette dernière a connu des remises en cause autrement plus virulentes.

Au bout du compte, si chacune de ses parties n’est pas dénuée de mérites, cette Homériade laisse ainsi, au mieux, le sentiment d’une tentative inaboutie, et peut-être même d’un dialogue raté. 

Frédéric Nau

* C’est ainsi que Martin Romberg qualifie son œuvre dans la note de programme.


Homériade, de Dimitris Dimitriadis

Spectacle créé le 25 juillet 2015 à l’Opéra Grand-Avignon, Avignon.

Musique : Martin Romberg

Avec : Robin Renucci

Direction musicale : Samuel Jean

Musiciens de l’Orchestre régional Avignon-Provence

Adaptation : Delphine Margau

Musique : Olivier Mellano

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Coproduction : Festival d’Avignon, Orchestre régional Avignon-Provence

Avec le soutien de l’Institut français de Grèce

Opéra Grand-Avignon à Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

Le 25 juillet 2015 à 18 heures

Durée : 1 h 30

De 28 € à 10 €