« le Radeau de la Méduse », de Georg Kaiser, gymnase du lycée Saint‑Joseph à Avignon

« le Radeau de la Méduse » © Christophe Raynaud de Lage

La bête noire aux cheveux rouges

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Thomas Jolly souhaitait depuis longtemps mettre en scène « le Radeau de la Méduse » de Georg Kaiser, pièce qui part d’un fait-divers terrible de la Seconde Guerre : le torpillage d’un navire anglais destiné à conduire des enfants en Amérique pour les soustraire à la mort. Le metteur en scène saisit l’occasion d’un travail avec de jeunes comédiens de l’école du Théâtre national de Strasbourg, dont il est artiste associé, pour réaliser ce projet. Avec maestria.

Georg Kaiser commence la pièce quand les enfants se retrouvent, après la destruction du navire, sur une chaloupe de sauvetage, seuls, au milieu d’un océan hostile, et la termine lorsque enfin ils sont repérés puis secourus par un avion. Six garçons, six filles d’une douzaine d’années, scandalisés par l’inhumanité de ceux qui les ont pris pour cible, se trouvent dans une situation extrême de survie. Que vont-ils faire ? Comment vont-ils se conduire ? La morale qui sous-tend leur révolte va-t‑elle leur permettre de se comporter dignement, d’inventer sur ce frêle esquif des règles de vie acceptables ? La solidarité va-t‑elle résister dans l’épreuve ? C’est toute la question de ce Radeau de la Méduse et la réponse qu’apporte son auteur est aussi glaçante et saumâtre que l’eau de la mer…

C’est donc un huis clos auquel nous assistons. Heidi Folliet a conçu une grosse barque qui pivote sur elle-même, mouvement qui remplace le roulis des flots, une bizarrerie qui opère plutôt bien puisqu’elle amène à supprimer tous les repères et à donner le tournis. En outre, le public voit ce qui se passe à l’intérieur du bateau sous tous les angles possibles. L’embarcation est grise, comme sont gris les vêtements des enfants, comme sont gris le ciel et la mer que rien ne distingue… Dans ce décor de désolation, le drame survient. En la personne d’un passager clandestin, un petit garçon beaucoup plus jeune, aux cheveux rouges. Immédiatement intrus, immédiatement différent.

Tout d’abord, il suscite l’empathie, mais il va bientôt devenir la bête noire, le vilain petit canard. Ce n’est pas le sort qui tombe sur le plus jeune, mais la méchanceté humaine toujours en embuscade et qui n’attend qu’une bonne occasion pour se manifester. L’enfant ne parle pas ? Il ne répond pas quand on lui demande son nom ? C’est donc sa particularité physique qui le désignera. Il s’appellera Petit Renard, et le groupe de s’esclaffer de cette idée si drôle… Le racisme, le rire comme ciment contre l’intrus, apparaissent dès le tout début du spectacle.

Épopée enfantine et tragique

Mais le texte, s’il est parfois un peu poussif, n’est pas caricatural. Les enfants sont traversés par des sentiments contradictoires : l’envie d’aider le plus faible, le désir de réussir à rester humains, plus humains en tout cas que les adultes ne se sont révélés et le besoin, viscéral, atavique, de céder à l’exutoire.

Dans ce groupe, Thomas Jolly a habilement signifié que les individualités ne se manifestent pas, ne s’exposent pas. Quand l’un ricane, tous ricanent. Mais quand l’un tend la main, tous s’adoucissent… L’homme est grégaire. À douze, on est déjà une foule. Deux d’entre eux pourtant sortiront du lot et montreront une personnalité à part, un garçon et une fille qui se découvriront des affinités et, dans cette situation précaire, tomber amoureux et décider de se marier. Cette romance entre Allan et Ann n’est malheureusement pas synonyme de lendemains qui chantent, mais sert de révélateur aux tensions profondes qui irriguent le groupe. Tandis qu’Allan se pose en défenseur courageux de Petit Renard, Ann prendra la tête de la cabale contre lui, s’acharnera à produire les arguments pour exclure l’intrus. Comme de juste, ces raisons, elle les trouvera dans la Bible, dans cette fameuse réunion de Jésus et des douze apôtres autour de la Cène : le treizième, c’est toujours le traître, n’est-ce pas ? C’est toujours par lui que la mort arrive, non ?

La jeune Emma Liégeois qui joue Ann donne à son personnage des allures de djihadiste effrayante, ce qui nous la rend sinistrement proche. On sent en elle une rage contenue, une douleur aussi, une volonté enfin de convaincre, de manipuler. Rémi Fortin est, lui, également très à l’aise pour incarner les différentes facettes de son personnage, effaré par ce qu’il découvre, prêt à prendre le parti de la solitude, du sacrifice plutôt que de faire une croix sur ce à quoi il croit. Ces deux jeunes comédiens iront loin, soyons‑en sûrs.

La marque de fabrique la plus évidente de cette pièce est sa sobriété (ce qui n’est pas très habituel chez Thomas Jolly, mais il y réussit, prouvant la largeur de sa palette). Nul effet, sauf peut-être la voix off en début et en fin de spectacle qui n’apporte pas forcément grand‑chose. Quelques notes de musique et le texte (parfois un peu daté, mais Thomas Jolly privilégie la fable), rien que le texte, admirablement interprété par de jeunes acteurs à peine plus âgés que leurs rôles. Et une mise en scène précise et puissante. 

Trina Mounier


le Radeau de la Méduse, de Georg Kaiser

Création 2016

Traduction : Huguette et René Radrizzai

Publié aux éditions Fourbis

Mise en scène : Thomas Jolly

Scénographie : Heidi Folliet, Cecilia Galli

Lumière : Laurence Magnée

Vidéo et effets spéciaux : Sébastien Lemarchand

Musique : Clément Mirguet

Son : Auréliane Pazzaglia

Costumes, maquillages : Oria Steenkiste

Accessoires : Léa Gabdois‑Lamer, Marie Bonnemaison, Julie Roëls

Assistanat à la mise en scène : Mathilde Delahaye, Maëlle Dequiedt

Accompagnement artistique : Thibaut Fack (scénographie), Clément Mirguet (son) et Antoine Travert (lumière)

Avec le groupe 42 de l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg : Youssouf Abi‑Ayad, Éléonore Auzou‑Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise, Blanche Ripoche, Adrien Serre

et, en alternance, Blaise Desailly et Gaspard Martin‑Laprade

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

Production : Théâtre national de Strasbourg en partenariat avec La Piccola Familia

Gymnase du lycée Saint‑Joseph • Avignon

04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/fr/

Du 17 au 20 juillet 2016 à 15 heures

Durée : 1 h 45

Tournée :

  • Du 1er au 11 juin 2017, Théâtre national de Strasbourg
  • Du 15 au 30 juin 2017, l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris