« Brigades de déraillement public en transports en commun », Collectif Xanadou, Reportage, Chalon dans la rue 2026, Chalon-sur-Saône

Plagiat, inconscient collectif ou clin d’œil maladroit ?

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

La nouvelle création du collectif Xanadou a traversé plusieurs gros festivals sans encombre. C’était sans compter sur l’œil vif et le verbe incisif de Pascal Larderet soutenu par d’autres figures historiques de la rue. Tandis que le festival Chalon dans la rue bat son plein, ces derniers, très remontés, dénoncent des interventions en bus, tram et métro pas si insolites que ça : « Copieurs ! » Les Xanadou tombent dans une ornière : le devoir de mémoire.

Les images du « spectacle », délicieusement décalées et sacrément photogéniques, ont fait le tour des réseaux sociaux à la vitesse de la 5G. Surgissement en bus de croquemorts baladant un cercueil, personnages à tête de pot de fleurs, grooms en rouge assurant un inattendu service de luxe au milieu des voyageurs… Le collectif Xanadou réactive le théâtre d’intervention et le théâtre invisible en s’infiltrant dans les transports en commun de la ville. Scènes surréalistes, apparitions incongrues… ils font dérailler le quotidien des usagers.

Les artistes qui ont marqué les débuts du théâtre de rue s’insurgent aussitôt. Quoi ? Les Brigades de déraillement public en transports en commun du collectif Xanadou puisent dans l’imagerie des compagnies historiques sans même mentionner leurs emprunts, ni rendre hommage à leurs aînés ? « Ingrats ! »

Ressemblances frappantes

Ces images rappellent en effet l’Enterrement de Maman de Cacahuète, une action des olibrius de Natural Theatre et certaines interventions de l’Unité ou d’Ilotopie. De véhémentes accusations de pillage circulent aussitôt sur Facebook. Pascal Larderet, fondateur de Cacahuète, connu pour ses coups de gueule et son regret de la subversion originelle de la rue, s’insurge : « Ce sont de gros copieurs, on peut parler de plagiat intégral ». Sur son post, ça s’agite fort, chacun y va de sa saillie, de son invective, façon combat entre anciens (certains en souffrance de reconnaissance, d’autres qui invitent au lâcher-prise) et modernes qui revendiquent le droit de réinventer (après tout, des cercueils, on en trouve partout). Pascal Larderet publie ses clichés souvenirs d’interventions funéraires en autobus et les compare avec l’image en tête du site internet du collectif Xanadou. Le combo barres métalliques + cercueil + costumes trois pièces paraît très voisin.

« Enterrement de Maman » Cacahuètes © Jean-Michel Coubart ; Capture d’écran du site du collectif Xanadou © Loïc Nys

Pascal se souvient qu’un autre Pascal (Rome), en son temps, avait eu la délicatesse de lui passer un coup de fil pour l’informer de son envie de s’inspirer de son musée de chiottes pour créer un musée de frigos. Faire signe en amont lui paraît la moindre des politesses. Nombre d’autres voix d’« anciens » s’élèvent en écho, outrées que la SACD et Artcena, soutiens du projet artistique des Xanadou (Auteurs d’espaces), aient fait preuve de si peu de mémoire et leur aient octroyé des droits d’auteurs. 

Louis Zampa plaide non coupable

Certes, la ressemblance est frappante. Mais à y regarder de plus près, l’accusation de costume identique semble de mauvaise foi : que peut bien porter un employé de pompes funèbres, sinon un costard sombre ? Le narratif, de surcroît, n’est pas du tout le même : Cacahuète recherchait la dernière demeure de la matriarche bien-aimée, ici, la démarche est écologique, la société de pompes funèbres prend le bus par souci de décroissance. Le pot de fleurs ? C’est un élément signature du collectif Xanadou déjà présent dans leurs précédentes pièces Spen et Lula comme dans J’aurais voulu être un pot de fleurs (sic). Par ailleurs, d’autres visuels et personnages, cette fois-ci originaux, n’ont pas été relayés : contrôleurs-mouchoirs, crooners, malades en goguette…

Reste que l’imagerie et le procédé d’intervention de ce théâtre semblent bien puiser, inconsciemment ou non, dans les modes opératoires de ses prédécesseurs : la Brigade d’intervention théâtrale (Unité), Palace à Loyer Modéré (Ilotopie) entre autres… Alors, clin d’œil avec oubli des mentions légales ou pillage éhonté ?

Louis Zampa, metteur en scène du collectif, dépassé par la violence des propos (sur Facebook, il se voit traiter d’injurieux noms d’oiseaux par des personnes qui, par ailleurs, n’ont pas vu sa proposition artistique) l’assure : « Nous avons inventé plus d’une soixantaine d’apparitions et de situations décalées. » Le cercueil de Cacahuète, il connaissait, mais sa fable lui paraît se situer totalement ailleurs. Reste cette tête pot de fleur, véritable copié-collé : « Je n’étais pas du tout au courant. »

Natural Theatre Company

Voyage dans l’imagerie de l’inconscient collectif ? Miscellanées involontaires ? D’ailleurs, quand on visite le site de Natural Theatre Company, l’image de l’action Pink Suitcases figurant au fronton fait fort songer au spectacle de valises « collées » de la compagnie Kamchàtka. Décidément inspirant ces Britanniques !

Sur Facebook, Alain Bourderon tempère : « J’ai vu Spen et Lula de Xanadou. J’ai pensé à Cacahuète dans l’énergie et l’irrévérencieux, dans leur manière de prendre la ville mais pas de pompage, juste une même famille. Là, une photo de comédiens qui trimballent un cercueil dans un bus, forcément on pense à l’Enterrement de maman, mais comme dit l’autre, que d’excitation pour une photo. Et comme le suggère Laura Dahan, on peut avoir l’idée d’un cercueil dans l’espace public sans pomper, ni même connaître Cacahuète. (…) D’autre part je suis convaincu qu’on doit apprendre à lâcher… ses idées, ses créations. Laissons-les vivre avec d’autres. Ça circule, ça se transforme. Forcément. Et puis quand on crève, on n’emmène rien… ».

Pour une histoire des arts de la rue

Cet épisode douloureux met le focus sur les lacunes du secteur en termes de transmission. Les pionniers s’en vont parfois sans léguer leur savoir-faire, sauf quelques exceptions comme Les Ruches à Audincourt. Stages Afdas, Fai-ar et autres formations privilégient souvent la pratique à la théorie. Bien trop peu d’écoles de théâtre forment à l’histoire et aux esthétiques des arts de la rue. La mémoire des spectacles fondateurs se perd : à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, Internet et les réseaux sociaux n’existaient pas. Les ouvrages restent rares.

C’est que l’auto-édition a été privilégiée par des compagnies soucieuses de préserver leur indépendance, mais ces ouvrages circulent moins. Beaucoup d’artistes se sont méfiées du risque de fossilisation d’œuvres mouvantes, difficilement réductibles à leur texte. Ou n’ont pas souhaité passer au tamis de l’intellectualisation et de la théorisation des scribes universitaires. Certains ont sans doute souffert du mépris des institutions et de la difficulté d’entrer dans les circuits officiels de l’édition parisienne. Le livre reste par ailleurs un objet sacré qui nécessite un sentiment de légitimité et une foi dans sa qualité d’écriture. Aujourd’hui encore, l’édition théâtrale (déjà fragile) reste frileuse à éditer des textes jugés trop peu littéraires ou dans une niche trop étroite.

Alors, comment garder trace d’images-concepts ? La récupération des archives du centre de ressources d’Hors Les Murs a certainement dilué ou fait disparaître certaines informations dans l’immense paquebot-site médiathèque Artcena. Seules les éditions L’Entre-temps et Deuxième Époque gardent trace du parcours des mastodontes. À noter, des lieux comme l’Atelier 231 Cnarep à Sotteville-Lès-Rouen tentent de conserver images, textes, plaquettes et vidéos retraçant des processus de créations.

Bref, les arts de la rue manquent cruellement d’une histoire visible et accessible. Chaque Université Buissonnière, qui réunit la profession à l’automne, pointe cet écueil. Beaucoup de jeunes compagnies réinventent ainsi la poudre, empruntent des chemins déjà parcourus, recyclent des images ou des procédés créés par d’autres, souvent à leur corps défendant. Et c’est tant mieux. L’imaginaire humain n’est pas infini. Chacun·e peut investir un thème. C’est aussi la rançon du succès et de la digestion des œuvres et des formes : comme dans le rap ou dans les séries TV et le cinéma, les meilleures idées circulent, sont samplées. Dans la littérature, intertextualité et emprunts sont monnaie courante. Parfois, ils sont sources de recours juridiques (ce qui serait étonnant dans un milieu se revendiquant punk).

Jacques Livchine du Théâtre de l’Unité relativise : « Nous sommes tous des voleurs. » Louis Zampa et son équipe, bien sonnés par la mésaventure, ont donc décidé de réfléchir collectivement à la réaction la plus adaptée. À suivre…

Stéphanie Ruffier


Site de la compagnie
Écriture : Lucie Vérot Solaure et Louis Zampa
Une création du Collectif Xanadou avec participation de complices
Durée : en continu pendant plusieurs heures dans les transports en commun
Tout public

Spectacle vu dans le cadre du festival Chalon dans la Rue, du 23 au 26 juillet 2026

Tournée ici :
• Les 2 et 3 octobre, au Festival Du bitume et des plumes, à Besançon (25)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Focus In, Chalon dans la rue 2026, Reportage de Stéphanie Ruffier

Photo de une : © « Brigades de déraillement public pour transports en commun » Collectif Xanadou © Loïc Nys

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