Montrer le mal, est-ce l’atténuer ou nous méduser vainement ?
Lorène de Bonnay
Les Trois Coups
Dix ans après 2666, Julien Gosselin adapte à nouveau avec un infini talent l’écrivain chilien Roberto Bolaño au Festival d’Avignon. Il le fait dialoguer avec le poète Lautréamont dans un lieu magistralement chargé de violence et de beauté : la Cour d’honneur du palais des Papes. Nous voilà embarqués dans un voyage terrible et tempétueux, en quête de vérité sur un artiste nazi maudit, qui nous fait cheminer au bord du trou du mal.
En 1955, le philosophe Theodor Adorno se demande comment écrire après Auschwitz : est-ce barbare ? vain ? Face à la poésie de Celan « imprégnée de la honte de l’art devant la souffrance qui échappe à la sublimation autant qu’à l’expérience », il reconnaît toutefois que les mots, pourtant inadéquats, peuvent refléter l’indicible. En 1957, George Bataille affirme quant à lui dans La Littérature et le mal que « La littérature est l’essentiel ou n’est rien. Le Mal – une forme aiguë du Mal – dont elle est l’expression, a […] la valeur souveraine. Mais cette conception ne commande pas l’absence de morale, elle exige une « hypermorale ». »
Lorsqu’il choisit le nom de sa compagnie, Julien Gosselin extrait une phrase marquante de Shoah de Lanzmann, « Si vous pouviez lécher mon cœur, vous mourriez empoisonné » – ne gardant que la proposition conditionnelle. Il affirme ainsi d’emblée sa volonté de faire un théâtre lié au réel, à l’absence, à la violence absolue. Son adaptation du roman 2666 de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, il y a dix ans, prenait déjà la forme d’une enquête autour d’un écrivain ayant traversé un siècle de crimes : elle s’interrogeait sur ce que peut la littérature après les dictatures latino-américaines et les féminicides. Sa dernière création, Maldoror, très proche, se demande encore « ce qui fait que les artistes, les chercheurs, passent leur vie à côté, ou main dans la main, avec le mal ». En effet, le spectacle questionne le rapport entre histoire, mémoire, document et la perception d’artistes « augmenté[s] du diable », pour citer l’écrivain symboliste et décadent Huysmans qui l’inspire. Gosselin convoque donc le poète romantique noir Lautréamont qui a créé un héros criminel, un démon blasphémateur placé entre Dieu et l’Homme et le fait résonner avec l’œuvre de Roberto Bolaño, laquelle regorge d’écrivains monstrueux : tous deux incarnent à leur manière une certaine conception de la littérature « vécue » (une révolte, une fidélité aux morts de l’Histoire, une épreuve de vérité, une expérience extrême).
Les Chants de Maldoror, publié en 1869 et redécouvert par les Surréalistes, explore la force (cosmique, métaphysique) du mal, et les romans et essais de Bolaño le traitent avec humour, fureur et mélancolie. Maldoror donne ainsi à voir l’horreur et surtout la fait éprouver au spectateur, en passant par la fiction. Car le théâtre n’est pas un petit divertissement, un intermède. C’est un morceau de vie qui fait tout exploser, qui affronte la « matière noire » de l’énigme de la vie, le mal inscrit dans le vouloir-vivre dépeint par Schopenhauer. On le ressent, on peut le vomir ensuite de façon cathartique, on peut s’y engluer aussi avec fascination et dégoût… Certes, le souhait du metteur en scène est de « montrer pour atténuer », avec éthique et pudeur, mais le public peut éprouver l’inverse. Gosselin déploie pourtant tout l’art qu’on lui connaît pour y parvenir : il présente une forme convulsive haletante qui tresse les textes, les voix, les sons et les images, et multiplie les points de vue.


© Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon
Le spectacle s’ouvre sur le chant premier du poème épique en prose d’Isidore Ducasse (Lautréamont), adressé au spectateur sur un écran. Le personnage, inspiré du Satan de Milton, infigurable, suit un itinéraire dans des rues très baudelairiennes, proches du Spleen de Paris. Il ne pardonne pas à Dieu le mal sur terre, ce qui lui confère une force de dépassement que salue Artaud dans une Lettre. Entouré de créatures surnaturelles et animales, Maldoror passe d’un règne à l’autre par le biais de métamorphoses et s’adonne avec ironie aux « délices de la cruauté » (violence verbale meurtre, viol). Il dénonce Dieu, l’humanisme, les conventions sociales. Il salue le « vieil océan » profond et invariable qu’il préfère au cœur humain changeant, insondable et hypocrite. Sa cruauté (exacerbée par les métaphores et l’humour) est un moyen de nous parler du mal (depuis ce dernier) et de nous pousser jusqu’à l’insoutenable. « Arrière, humains », lance d’emblée Maldoror lorsqu’il nous somme de tourner « les talons ». Le ton est donné, l’atmosphère sombre, relayée par la musique et des bruits d’animaux, tisse sa toile jusqu’au bout. Le héros de cette épopée qui vire au roman populaire dans le chant six, préfigure les écrivains nazis maudits, les serial killers des récits adaptés de Bolaño, qui suivent : ceux de La littérature nazie en Amérique (2003) et d’Étoile distante (2002).
La première partie du spectacle présente ainsi de façon parodique les biographies fictives d’artistes latino-américains. Le dernier écrivain évoqué (Ramirez Hoffman dans le roman) est en fait Carlos Wieder, le mystérieux personnage dont l’histoire est déployée dans le second roman et dans la partie 2 du spectacle. La fin de la pièce fait écho au début : on y retrouve la même narratrice, des acteurs filmés en live qui entament un voyage sous terre, dans les profondeurs, dans le trou de la psyché humaine (sous le plateau de la Cour !), et une réflexion sur la modernité poétique et le sens de l’entreprise littéraire. Là, Gosselin se réfère à un texte de Bolaño extrait du Gaucho insupportable intitulé « Littérature + maladie = maladie », qui évoque Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé (en miroir avec Lautréamont). Les deux pauses permettent aux spectateurs d’entrer sur le plateau, de déambuler longuement et de se mêler à la fiction, puis de regagner leurs places. Au cours de ces cinq heures savamment structurées, d’autres récits bolañiens sont convoqués comme Les Détectives sauvages et La police des rats : l’œuvre du Chilien est truffée de références intertextuelles. La création suit donc un fil clair, l’énigme d’un poète criminel fasciste, même si la reprise du même rôle par différents acteurs, le rythme trépidant des actions et la musique qui monte crescendo (et rappelle celle de la série Gomorra), la multiplicité des écrans vidéos, les changements de décors, la fumée, la saturation extrême des signes, donnent, comme toujours, le vertige !


Maldoror traite donc du mal lié à la création, d’abord à travers une série de portraits d’auteurs monstrueux en Amérique, dans la lignée du héros de Lautréamont (qui a grandi en Uruguay). On songe au fantôme de Tantale, sortant de sa trappe sous terre dans le Thyeste de Thomas Jolly (lien article), venu annoncer dans le prologue la malédiction de ses descendants Atrides. À Inferno de Castelllucci, qui a évidemment inspiré Gosselin. La Cour, haut lieu du Festival, est hantée culturellement et historiquement par des histoires de sang et de violence extrême. Des figures d’écrivains fascistes se succèdent donc, médiocres, grotesques, inquiétantes. Pourtant, leurs œuvres sont reconnues, légitimées, canoniques, indépendamment de toute valeur morale – brouillant les frontières entre esthétique, éthique et mémoire. Ces monstres sont toujours présentés par un proche, lui-même interrogé par un chercheur interviewer. Schürholz (qui mourra en Ouganda en 2029) possède une « aura noire de poète maudit ». Son œuvre, la Colonia Dignitad (secte totalitaire), est imaginée comme un camp idéal en 1956. Le romancier Courto, mort en 29, métamorphose les mots en os. L’artiste Montecristo a imaginé un 4e Reich féminin alors qu’elle avait couché avec un grand général SS. Zwicklam est mort en 73 à Caracas après avoir écrit un « livre terrifiant ». Heredia, qui raconte des viols et des incestes dans ses romans, a prédit un âge d’or pour le Venezuela ; il exalte l’Aryen américain capable de résister à la jungle et la chaleur. Carrera, qui finit crucifié, fait l’éloge du Duce et évoque une illumination en 1943. L’écrivain aryen Mason, à Cuba, titre ses chapitres en constituant des phrases codées : « Viva Adolf Hitler ; je chie sur ce pays ; merde à qui le lira ». Salvatico, en Argentine, en fauteuil, prône encore en 1994 la destruction des indigènes et la blancheur du pays en appelant de ses vœux l’arrivée de colons scandinaves. La fille de l’espagnol Mendiluce a été portée, bébé, dans le bras du Führer, a eu une crise nerveuse ou mystique à Jérusalem et, devenue écrivaine, note en 1967 : « je suis la dernière nazie ». Sibelius, au Guatemala, évoque dans son uchronie une Europe allemande en Amérique et ses récits rivalisaient avec l’administration bureaucratique. Long est évoqué comme un écrivain-prêtre ayant créé une poésie ouverte, impersonnelle, une « Bible » !
Enfin, Carlos Wieder qui se fait appeler Alberto Ruz-Tagle (1950-98), est raconté par un conservateur d’art, des universitaires et le poète… Roberto Bolaño : tous étaient des étudiants trotskistes dans les années 70 au Chili, à Conception. Ils mentionnent, accompagnés d’un commissaire, les sœurs jumelles Garmendia qui ont mystérieusement disparu. Cette série d’artistes d’avant-garde croit à un art maudit, tout en assumant des idées nazies. Leur barbarie organisée renvoie à une réalité historique qui contamine leurs créations ; ils confondent leurs expériences transgressives avec de l’art en esthétisant le mal. Le pire de tous est Carlos Wieder, repris et développé dans le roman Étoile distante. Lui incarne de façon exemplaire la corruption de l’expérience sacrée de l’art par le fascisme. Toute cette galerie de personnages horrifiques et ridicules est interprétée avec brio par la troupe, et l’usage si pertinent de la vidéo permet de faire cohabiter les histoires, les mondes, les langues, les registres, et de distinguer les chercheurs-enquêteurs qui filment, des témoins (parfois complices), des artistes criminels. L’utilisation de voix déformées pour rendre compte de la maladie et du temps passé, s’avère aussi très maline.


Ensuite, l’évocation, sur une trentaine d’années, des étudiants chiliens de Conception, questionne autrement le lien entre violence, transgression et désir de créer. Lors de la première pause, une communauté de poètes agitateurs maudits défend une poésie homosexuelle (la littérature étant hétéro), une poésie du « réalisme viscéraliste », inspirée du mouvement d’avant-garde les infrarealistas (forme de surréalisme chilien) que Bolaño a fondé lors de sa jeunesse à Mexico. Leur Manifeste « infraréaliste » déclare que « la littérature n’est pas un métier », qu’elle est dangereuse et provient de la peur; elle est révolutionnaire, libre, éloignée de l’académisme littéraire bourgeois. Elle défend « une vie convulsive » (Breton), un « art total ». Et ils citent les noms de Dubuffet, Wilhem Reich, le Living theater, Sade, Artaud, Roberto Bolaño (né au Chili en 1953 et mort en en 2003 en Espagne). Enfin, ils distinguent « ceux qui sont avec le système et ceux qui veulent le faire exploser, qui sont contre ».
La foi de ce petit monde littéraire composé d’étudiants, professeurs, critiques, poètes, en une autre conception nouvelle de l’art se trouve subitement détruite par le coup d’état de Pinochet en septembre 1973 et par « l’histoire atroce » de l’artiste Wieder (qui signifie ironiquement « contre » en allemand). La dictature chilienne produit une autre esthétique, une violence historique : une politique esthétisée. Wieder fait des exhibitions aériennes poétiques pendant que des poétesses disparaissent, produit une exposition d’art visuel à partir de cadavres de femmes : sa poésie nouvelle se révèle « quintessenciée ». Il s’adonne plus tard, nous apprend le roman, à d’étranges rituels (s’enfermer une semaine et lire des classiques, dégrader les livres avec du sang, de l’urine, de la merde pour les humaniser, abolir la littérature par des non poètes, lus par des non-lecteurs…). Son mal n’est pas celui, banal, du bureaucrate Eichmann qui obéit : il est abominablement créateur.


© Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon
Enfin, l’étudiant en Lettres Bolaño (le narrateur, ami de Wieder ne porte pas ce nom dans le roman) est devenu un écrivain malade, dans la dernière partie du spectacle. Il écrit un texte sur le désir : selon lui, les morts, les malades, veulent toujours « baiser, lire et voyager ». Ces fuites-là ne sont pas des antidotes efficaces car il est vain de vouloir échapper à la maladie, la mort ou la défaite. Pourtant, il ne faut pas cesser de désirer : que peut-on faire d’autre qu’écrire, partir, plonger « au fond du gouffre » (Ciel ou Enfer de la « chair triste ») pour espérer trouver « l’inconnu » ? Interviewé pour parler de sa conception du mal en littérature, le personnage de Bolaño distingue le mal « ordinaire » d’un autre, « courageux, qui transcende ». Il préfère une création transgressive à la joie parfaite menant à l’immobilisme et aux camps. Face à toutes ces manières d’être littéraire, chaque spectateur est libre de se positionner…
Le propos est riche (trop ? vain ? piégeant ?) et le public aura besoin de le décanter. En attendant, il se trouve immergé dans une intrigue policière qui le tient en haleine jusqu’au bout. Les deux jumelles Véronica et Angelica Garmendia disparaissent en 73 ; le corps de l’une des deux est retrouvé des années plus tard dans une fosse commune. Elles sont liées à Bolaño, son ami Bibiano, leur amie Marta, à Wieder et aux professeurs des ateliers de poésie de Conception, Stein et Soto. On les voit en 1973 à l’Université et cette temporalité alterne avec deux autres : en 1993, une enquêtrice découvre les os de corps de femmes dans un centre archéologique chilien ; en 2003, un écrivain et une enquêtrice cherchent Wieder (le meurtrier de tant d’autrices) à Barcelone et vont voir Bolaño malade. On saute aussi dans un autre cadre spatio-temporel avec l’enquête menée par Pepe l’inspecteur (un acteur porte un masque de souris) : il découvre et examine le cadavre d’un petit rat. Tout le ramène à Wieder et il conclut que l’« on ne tue pas les souris ». Il incarne la figure éthique du chercheur-enquêteur qui cherche l’origine impossible du mal sans détourner les yeux, qui sait que création et violence sont indissociables, et a des valeurs. Une fois encore, le dispositif riche et parfaitement maîtrisé de Gosselin élargit les points de vue. La littérature, ni engagée, ni humaniste, ne nie pas la puissance de la cruauté humaine et le désir qu’elle engendre. Satirique, parodique, fulgurante, parfois sacrée, teintée de mal, de douleur, de laideur, elle accueille tout. Elle explore les tréfonds si mystérieux de l’âme humaine, cherche la vérité qui sans cesse se dérobe, tente de réparer et d’adoucir les crimes, encore et encore…
En somme, si la forme ne nous surprend plus autant que dans 2666, Extinction ou Musée Duras, si la prolifération grotesque du mal peut écœurer, voire dépasser nos barrières physiques, émotionnelles, psychiques, éthiques, on aime toujours autant le geste du metteur en scène (sa façon d’affronter et de lire des auteurs tels que Bolaño, Don DeLillo ou Houellbecq). Quant aux acteurs, si remarquables (notamment Victoria Quesnel, Denis Eyriey, Joseph Drouet, Carine Goron, que l’on retrouve avec joie), ils permettent aux spectateurs d’éprouver une forme de catharsis très singulière.
Lorène du Bonnay
Maldoror, d’après Roberto Bolaño, Lautréamont, Julien Gosselin
Site de la compagnie
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Avec : Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel
Cour d’honneur du palais des Papes
Du 4 au 12 juillet 2026 • 22 heures • 5 heures
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée : du 15 janvier au 6 fév 2027 au théâtre de l’Odéon Berthier (18h30 semaine et 15h dimanche)
Lire les critiques :
• 2666, Festival d’Avignon 2016, par Maud Sérusclat-Natale
• Extinction , Festival d’Avignon 2023, par Lorène de Bonnay
• Joueurs, Mao II, les Noms, 2018, par Lorène de Bonnay
• Le Passé d’Andréïev, 2021, par Lorène de Bonnay
Photo de une : © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon


