« Manuel de liberté », d’Yves‑Noël Genod, Théâtre du Point‑du‑Jour à Lyon

Manuel de liberté © Marc Domage

Prise de risques ?

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’était la première, mardi, après trois avant-premières (arithmétique quantique sans doute pour l’amateur de cette physique particulière…) de la grande saga annoncée de l’installateur en résidence au Point du jour, le « distributeur de poésie » amoureux du noir total et du vide pour une confrontation inhabituelle pour lui avec les œuvres classiques, Yves‑Noël Genod. Impression mitigée.

Après la première rencontre pleine de surprises et un regard sur ce qu’on disait d’un artiste qui imprimait sur son public des traces fortes et pour le moins contrastées, allant de l’admiration inconditionnelle à une exaspération devant le phénomène, je me suis donc décidée à juger sur pièces et à laisser libre cours à la curiosité qu’Yves‑Noël Genod avait suscitée en moi. En route pour cette première Leçon de théâtre et de ténèbres dont le titre un rien prétentieux avait au moins le mérite d’annoncer une prise de risques.

L’idée était qu’en confrontant deux chefs-d’œuvre (ou davantage), on en faisait naître un de plus, en tout point issu des deux premiers, en tout point différent. Or, c’est précisément sur le terrain de la prise de risques que la déception s’est ressentie.

Sur le plateau nu dont seules les lumières révèlent que le noir est aussi une multitude de couleurs, avec comme uniques accessoires un canapé blanc sur roulettes et une corde descendant des cintres jusqu’au sol, une comédienne s’avance. Florence Hebbelynck s’apprête à nous offrir sa Cerisaie. Interprète subtile de tous les personnages, elle prête à chacun une voix légèrement transformée, fait entendre les rêves, les souvenirs, les désirs, les craintes, les aveuglements qui sous-tendent cette histoire d’un abandon programmé. Puis c’est au tour de Manuel Vallade d’endosser le rôle de Macbeth, de Lady Macbeth, des soldats, de Duncan, Banquo… Son interprétation se démarque fortement de celle de Florence Hebbelynck, non seulement parce que l’intrigue et les rôles sont différents, mais parce que leur manière d’aborder le texte est distincte. La première tout intérieure alors que le second, tout en distance, joue de l’humour, réintégrant du même coup la dimension comique inhérente au drame. D’un côté, une pièce gonflée de larmes et de non-dits ; de l’autre, un monde plein de bruit et de fureur.

De magnifiques interprètes

On ne peut ici qu’admirer et louer le professionnalisme sans faille des deux comédiens qui nous offrent, dans le respect de l’œuvre le plus pur, deux interprétations magistrales, une diction parfaite, une grande présence sur le plateau. Mais, dans un autre genre, Jean‑Marc Avocat [ici et ici] nous avait déjà éblouis avec ses appropriations en solo de textes du répertoire. Et j’attendais le surgissement de l’étincelle promise. La déférence pour ces monstres sacrés que sont la Cerisaie et Macbeth a-t‑elle empêché Yves‑Noël Genod d’aller aussi loin qu’il l’avait annoncé ? À part un moment où les deux comédiens disent simultanément leur texte, les deux pièces se succèdent, ne pouvant se mesurer, s’affronter, se compléter. Comme si le metteur en scène n’avait pas osé se laisser aller à un crime de lèse-majesté.

À la suite, sans empiéter sur cette partie théâtre, deux magnifiques danseurs, Yuika Hokama et Antoine Roux‑Briffaud, entrent en scène et se mettent très lentement en mouvement pour terminer sur un pas de deux époustouflant qui se joue de la pesanteur et donne à voir l’équilibre instable du poids et du contrepoids. De nouveau, les formes ne s’interpénètrent pas.

Quant aux fameux « noirs » qui sont la marque de fabrique d’Yves‑Noël Genod, il semble qu’ils n’aient pas trouvé de véritable sens dans ce spectacle.

C’est donc une impression très contrastée qui reste. D’une part, j’ai ressenti une forte admiration pour le travail (et sans doute la direction) d’acteurs et de danseurs. À l’évidence, Yves‑Noël Genod sait attirer à lui de grands interprètes et en faire resplendir les feux. D’autre part, c’est la rencontre même des œuvres qui n’a pas lieu, et dès lors la naissance d’autre chose qui ne se produit pas… En conséquence, j’attends avec impatience la deuxième leçon, les Entreprises tremblées, qui devrait, je l’espère, apporter cette révélation escomptée. 

Trina Mounier


Manuel de liberté, d’Yves-Noël Genod

Premier épisode de Leçon de théâtre et de ténèbres

Écriture et mise en scène : Yves-Noël Genod

Avec : Florence Hebbelynck, Manuel Vallade, Yuika Hokama et Antoine Roux‑Briffaud

Lumière : Philippe Gladieux, Gildas Gouget

Son : Jean-Baptiste Lévêque

Photos : © Marc Domage

Du 22 au 26 septembre 2015 (et 3 avant-premières les 19, 20 et 21) à 20 heures

Durée : 1 h 50

Le Point du jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

Tél. 04 72 38 72 50

www.lepointdujour.fr