La littérature est une chanson douce
Laura Plas
Les Trois Coups
Place à la littérature ! Portatif et sympathique, « [Poïesis] » est un ouvroir de lectures potentielles pour ceux qu’effaroucherait le genre. Quant au « Projet Barthes », c’est une merveille de dépouillement, de délicatesse et d’écoute du texte. À voir absolument.
[Poïesis] ou la nuit transfigurée
Pour faire [Poïesis], prenez deux comédiens et des mots. Choisissez à trois dans les poèmes qui vous habitent. Agitez doucement pour que les poèmes viennent s’entrechoquer. Reléguez les catégories aux vestiaires, mêlez les genres et les siècles. Laissez entrer le silence quand vous sentez que la fragrance des mots va être trop forte et qu’il faut aérer. Alors, il y a fort à croire que les spectateurs pendant l’échange qui suit le spectacle diront : « Je connaissais ce poème, mais je ne l’avais pas entendu comme cela » ou « j’ai beaucoup aimé le fait que les mots soient écrits partout dans la salle » ou « Ça m’a donné envie de voir ce texte ancien dont je ne connais pas le titre ».
Poésie de poche
On le voit, la recette n’est pas ni complexe ni onéreuse. La scénographie se réduit à des papiers, des post-it de couleurs ; la musique est lancée sur une enceinte nomade depuis un portable. Il n’y a ni costume, ni lumière. De fait, Le spectacle est conçu pour être joué dans les classes et peut l’être partout. S’il ne donne aucune leçon de poétique, il nous entraîne dans une nuit transfigurée par les mots. Tout commence par le manque, l’étouffement des assignations, la pauvreté et puis tout explose en textes de Kae tempest, Louise Labé, Rimbaud, Kery James… Lorsqu’on semble revenir au réel, dans la salle, c’est riche de ce voyage.
On ne comprend certes pas tout. Qu’à cela ne tienne, cela occasionnera des échanges. Les poèmes ne sont ni situés ni attribués, ainsi la poésie sortira de ces panthéons. Alors, oui [Poïesis] n’est pas du tout spectaculaire. C’est de la poésie de poche humble, portative et tout terrain (surtout scolaire). Mais aux enseignants, la mise en scène donnera des tas d’idées d’activités et, à tous, elle offrira peut-être le goût de lire, d’écrire.


Projet Barthes © Christophe Raynaud de Lage ; [Poïesis] © gilles Rammant
Le Projet Barthes : « Ce n’est pas seulement beau, c’est aussi intelligent »
Ce n’est pas la direction d’acteurices qui convainc le plus. Pour faire théâtre des écrits citoyens, on les chorégraphie parfois maladroitement. Surtout, l’incarnation des doléances passe parfois par une caricature de ses dépositaires : retraités, bobos, prolos et on en passe. Et le jeu des acteurs donne alors ponctuellement l’impression d’une certaine gaucherie.
À courir de spectacle en spectacle, parfois, il semble qu’on ne vivra plus d’épiphanies. On se demande si on n’a pas refroidit comme une sorte de lémurien des salles obscures. Ainsi, quand on est entrée dans la toute petite salle du Train Bleu, qu’on a aperçu la table et les quelques accessoires qui forment la scénographie du Projet Barthes, quand on a vu enfin entrer en scène une silhouette un peu voûtée et absente, on ne s’attendait pas à la joie.
La plus étonnante des fêtes
Plus exactement, on se demandait comment la Compagnie Titre Provisoire pourrait bien être à la hauteur de la gageure qu’elle s’était fixée : partager les 700 pages de La Préparation du roman de Roland Barthes en un peu plus d’une heure. On pensait qu’il allait être bien ardu d’en faire mesurer la culture, la force et la finesse. Or, l’émotion a ressurgi un peu comme les clochers de Méséglise, dans Du Côté de chez Swann.
De fait, l’adaptation signée par Sylvain Maurice permet de saisir le mouvement de la pensée de Barthes. Plus exactement, elle rend sensible la dimension théâtrale de son texte, les ondoiements de la réflexion. Comme elle est par ailleurs recentrée sur le je de ce génial professeur, elle rend palpables les liens intimes que la théorie entretient avec son intimité (avec son expérience du deuil en l’occurrence), entre le concept et l’image qui l’irrigue. Ainsi l’exposé n’est pas aride mais vivant. Barthes expose le mystère de la genèse du roman en se plongeant lui-même dans le bain de l’expérience. Résultat : assis sur nos bancs de spectateurs comme en fac, on voudrait ne jamais quitter l’amphithéâtre.
Délice de la contagion : celle de l’amour fervent de la littérature, celle de l’intelligence qui court de Barthes (dont l’ombre grâce à un jeu de lumière semble planer sur la représentation) au metteur en scène et à son interprète. Ce dernier ne singe en effet pas Barthes. Il incarne son esprit. Ses mains voltigent comme celles d’un chef d’orchestre qui fait voleter et se rencontrer références et anecdotes. Un stylo métronome (ou baguette de chef) semble symboliser la dextérité du cheminement intellectuel.
Barthes fait à un moment référence à Brel. Or, Vincent Dissez incarne aussi bien les mots que le poète-chanteur. Il semble toujours avoir « les pieds ici, les yeux ailleurs ». En terre de littérature ? Pas de promiscuité donc avec le public, ni de coquetterie de lumière : on est plongé dans un bleu crépusculaire. Pas de musique si ce n’est celle que procurent les pulsations délicates des interludes. Par là, chacun se recentre sur les mots. Il éprouve cette bifurcation, cette Vita Nova qui fait l’objet du cours. Que nul n’entre ici qui ne sait pas se sortir du magma de l’actuel pour vivre la présence réelle, la force du verbe, la littérature au galop. Vita Nova, vita magna !
Laura Plas
[Poïèsis], de la Cie Les Arpenteurs de l’invisible
Site de la compagnie Conception : Florian Goetz, Jordan Sajous, Jérémie Sonntag Mise en scène : Florian Goetz, Jérémie Sonntag Avec : Florian Goetz, Jordan Sajous
Dès 13 ans Le 11• Avignon • 2, rue des Écoles • 84 000 Avignon
Du 6 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 11 h 30 • 50 minutes et 10 minutes d’échanges • Dès 12 ans
De 11 € à 23 €
Réservations : en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Le Projet Barthes, de la Cie Titre provisoire
D’après La Préparation du roman, de Roland Barthes, paru aux Éditions du Seuil
Version scénique et mise en scène : Sylvain Maurice
Avec : Vincent Dissez
Durée : 1 heure
Dès 15 ans
Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2025 (sauf les 10 et 17) • 11 h 05 • 1 heure • Dès 15 ans
De 15 € à 22 €
Réservations : en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2025 (sauf les 10 et 17) • 11 h 05 • 1 heure • Dès 15 ans
De 15 € à 22 €
Réservations : en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ La Campagne, de Martin Crimp, La Scala, Paris
Tournée [Poïésis] ici : • 25 et 26 février 2027, l’Envolée – pôle artistique du Val Briard (77)
• 13 mars 2027, Théâtre de Fontainebleau (77)
• 16 mars 2027, au Théâtre des 2 Rives, à Charenton-le-Pont (94)
• Printemps 2027 – 2 représentations – Théâtre de Saint-Maur (94)
Le 11 • Avignon • 2, rue des Écoles • 84 000 Avignon
Du 6 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 11 h 30 • 50 minutes et 10 minutes d’échanges • Dès 12 ans
De 11 € à 23 €
Réservations : en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Le Ciel, la nuit et la fête, Molière, Cour Minérale-Université, Avignon, par Lorène de Bonnay Tournée Projet Barthes : 28 août 2026, Festival du Garage Théâtre, Cosne-sur-Loire (58)
Photo de une : © Christophe Raynaud de Lage


