Quand l’humanité résiste à l’Histoire
Félicie Michaël
Les Trois Coups
Romantisme à l’état brut, honneur, utopie… Après Le Menteur de Corneille, Marion Bierry s’empare du dernier roman de Victor Hugo. Sur la petite scène du Théâtre de Poche-Montparnasse, six comédiens d’exception donnent vie à cette fresque révolutionnaire, où les contradictions de l’Histoire rencontrent une voix humaniste d’une saisissante actualité.
Les lumières s’allument, et nous voilà plongés au cœur de la forêt vendéenne, en 1793. Le bataillon des bonnets rouges, républicains envoyés de Paris pour écraser la révolte royaliste, tombe sur une paysanne, Michelle Fléchard (Marine Montaut ou Pamela Ravassard), qui tente de survivre avec ses trois enfants en pleine Terreur. « De quel parti es-tu ? Es-tu des Bleus ? Es-tu des Blancs ? – Je suis avec mes enfants. » Le ton est donné. Marion Bierry aborde cette histoire à travers le prisme paradoxal d’une guerre civile aussi meurtrière que libératrice.
Écrit dans le sillage de la Commune de Paris en 1874, Quatrevingt-Treize affirme les convictions républicaines de Hugo, tout en puisant dans les héritages contradictoires de sa propre famille : « Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne ! » Après avoir disserté sur la Révolution française pendant près de cinquante ans, Hugo choisit de raconter cette année cruciale où Louis XVI est guillotiné. Le pays bascule dans la Terreur, tout se joue alors : qui héritera du pouvoir ? Quel visage prendra la France ?
D’un côté, le retour de l’Ancien Régime, incarné ici par l’intransigeant marquis de Lantenac (Stéphane Bierry) ; de l’autre, une République et les droits promis par la Révolution défendus par son neveu, Gauvain (Alexandre Bierry). À travers le destin de personnages dont chaque pas est guidé par l’honneur et le devoir, cette adaption donne à voir une époque complexe, où s’affrontent deux visions du monde, sans jamais opposer simplement le bien et le mal.
Une grande épopée sur un petit plateau
Adapter ce roman titanesque dans un format contraint et sur une scène de quelques mètres carrés : le pari est ambitieux. Pour conserver la clarté du récit, certains sacrifices sont inévitables. Impossible de restituer, en moins de deux heures, toute la profondeur psychologique des personnages et l’intensité introspective de l’écriture hugolienne. Le regard est cadré sur les protagonistes en action, les événements s’enchaînent, laissant peu de place à une « tempête sous un crâne ». Ce combat intérieur entre la loi humaine et la conscience morale, pourtant au cœur du roman, reste esquissé, au risque de manquer parfois de profondeur. Néanmoins, grâce à une trame bien construite, un rythme haletant et une lecture limpide de cette période historique, Marion Bierry nous entraîne dans une véritable épopée, et nous la suivons volontiers.
Un tel voyage épique est rendu possible par une chorégraphie millimétrée, riche des allées et venues de chacun sur le plateau, qui semble parfois accueillir toute une armée. La scénographie, sobre, se métamorphose en une forêt immense où l’on se perd, se poursuit, se réfugie. La bande sonore et les magnifiques costumes suffisent à nous transporter sur les lieux ; les six comédiens font le reste. De l’aubergiste à Robespierre, ils incarnent avec une sincérité rare les personnages imaginés par Hugo.

Alexandre Bierry, dans le rôle de Gauvain, semble tout droit sorti des pages du roman : le jeune héros républicain, idéaliste et généreux, transparaît dans son interprétation avec une élégance remarquable. Benjamin Boyer, tantôt drôle, tantôt touchant en sergent républicain faisant passer avant tout la vie des trois enfants recueillis par son bataillon, apporte à cette fresque guerrière une douceur profondément humaniste. Par leur diction forte et claire, ces comédiens charismatiques repoussent les murs du théâtre pour prendre toute la place qu’un tel texte mérite. Ils font retentir chaque phrase avec puissance.
Un récit universel
Les scènes descriptives, essence même du roman, n’ont pas été sacrifiées au profit des seuls dialogues. Elles constituent l’un des piliers de la pièce et lui donnent un souffle qui dépasse le présent. C’est ici que la direction d’acteurs de Bierry atteint son paroxysme. Plutôt que de céder à la facilité d’une adresse directe au public, pourtant si proche, les comédiens endossent le rôle de conteurs, le regard planté au loin, comme s’ils assistaient eux-mêmes aux scènes qu’ils racontent. Le quatrième mur demeure intact, mais leur justesse nous atteint sans jamais verser dans le pathos.
Comme à la lecture d’un roman, l’émotion nous saisit là où nous ne l’attendions pas. Chacun peut alors faire sienne cette histoire, y trouver un écho à sa propre condition, de parent, de citoyen ou simplement d’être humain. Car si Quatrevingt-Treize raconte une révolution de plus de deux siècles, c’est bien de nous qu’il est encore question. Dans cette fresque de sang et d’idéaux, Marion Bierry fait résonner ce qui demeure peut-être la plus belle conviction de Hugo : aucune cause, aussi noble soit-elle, ne saurait nous faire renoncer à notre humanité.
Félicie Michaël
Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo
Le texte est édité chez Livre de Poche
Adaptation et Mise en scène : Marion Bierry
Avec : Pamela Ravassard ou Marine Montaut, Benjamin Boyer, Stéphane Bierry, Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz
Théâtre de Poche-Montparnasse • 75006 Paris
Jusqu’au 28 février 2027 (sauf les 24 et 25 décembre, et le 1er, 20, 21, 29 janvier, 11 et 12 février), du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures
Durée : 1 h 35 minutes
De 10 € à 34 €
Réservations : en ligne ou 01 45 44 50 21
Photos : © Sébastien Toubon


