« Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada. », de Rodrigo García, cloître des Carmes à Avignon

Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada. © Christophe Raynaud de Lage

Rodrigo García nous invite à la « murga »

Par Margot D.
Les Trois Coups

Au cloître des Carmes, les étoiles offrent au spectacle « Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada. (Bleue. Saignante. À point. Carbonisée.) », de Rodrigo García, le cadre idéal pour une soirée merveilleuse.

La grande scène nue, la nuit, un large écran carré en fond de scène, l’image d’un homme qui s’occupe à faire griller des viandes fumantes, un tas de sable à cour. Des jeunes hommes sur les bords de la scène s’échauffent, discutent, vivent. Le spectacle démarre sur cette image : le jeu, la fête, une énergie électrisante qui envahit le plateau. Nous sommes tout simplement précipités dans l’enfance.

Rappelez-vous le Guépard, de Visconti. Burt Lancaster observe un groupe de jeunes filles, qui s’amusent, qui rient, qui dansent : elles incarnent la volupté. Habilement et le plus poétiquement du monde, García nous renvoie à notre propre décrépitude d’humains qui occupent le temps. Le public est intégré à ce monde jubilatoire comme voyeur bon enfant, et le metteur en scène nous dit : Burt Lancaster dans le Guépard, c’est vous.

Les matières liquides sont présentes pendant tout le spectacle et nous permettent de sentir, par le nez, par les yeux et par les oreilles. Cela commence par de l’urine, que semblent cracher les jets d’eau des deux murgueros du haut du cloître, suivie du sang dans lequel se débat la nudité d’un homme, de la mousse à raser qui laisse sur le plateau un lac gelé, sur lequel toutes les glissades sont permises. La matière vivante est aussi conviée sur le plateau : la chair des acteurs, « carne » en espagnol, est utilisée de manière franche.

Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada. est un spectacle où la musique tient un rôle essentiel, qui soutient le texte et nous empoigne avec son univers wild… On a envie de se dresser et de danser avec eux… Certains le font, avec raison d’ailleurs.

Les images d’hommes enfermés sous la matière plastique, recroquevillés sur des matelas synthétiques, tabassés par leurs congénères, sont belles. Cette violence a quelque chose de poétique.

Pour la première fois, García intègre à son spectacle une quinzaine d’acteurs non professionnels, les murgueros, participants de la murga (carnaval), musiciens et danseurs issus des milieux défavorisés. La présence de ces acteurs non professionnels imprime au spectacle les traits d’une humilité non fabriquée. Tout ce qui est dit, tout ce qui est fait, c’est vrai.

Le sable, la trace de l’homme, le feu : tous les éléments se rencontrent sur la scène du cloître des Carmes. Le cinéma n’est pas présent par hasard. Il sacralise le plateau. Il remet en lumière la spécificité de la scène, du spectacle vivant avec ses risques ou ses chances.

C’est aussi le texte de García qui s’affiche en gros caractères sur l’écran, nu, comme une voix intérieure à l’adresse universelle : il est question de « vivre à la limite », « de mourir sans faire de simagrées », « d’avoir le courage de vivre pauvre »…, de l’humain à l’état brut. Ici la nécessité de la prise de parole et du propos ne fait pas de doute.

L’auteur est fondamentalement moderne. Il ne juge pas, il interroge. Il se saisit du monde tel qu’il se présente, avec humanité et tendresse. Le propos est brutal, mais il est balancé avec un humour virevoltant.

Les lumières sont belles : les rouges qui s’abattent sur le cloître viennent avec la fête, la vie, le cœur, la respiration collective. Le texte sur la mémoire et les sentiments est plus conceptuel. On est emporté par le timbre clair et charismatique de Juan Loriente. Certains diront que cela tranche trop par rapport au reste du spectacle. À travers cette insertion, García dévoile un questionnement du monde et de l’histoire des hommes. Et, pour moi, tout le spectacle est au service de ce propos-là.

Les acteurs sont présents au monde, pleinement investis de ce qu’ils viennent nous dire, nous offrent leur jeunesse, leur spontanéité, leurs fêlures… Le salut, à l’image de tout le spectacle, se présente comme une invitation à la fête, à la vie. Il n’est pas formel. Il permet à tous, les acteurs, le public, d’exprimer la joie d’être là, ensemble. C’est à un spectacle gorgé d’images, poétique, fort et apaisé auquel nous assistons. 

Margot D.


Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada., de Rodrigo García

Texte, espace scénique et conception : Rodrigo García

Avec : Juan Loriente

Et : Ramiro Basilio, Guillermo Cerna, Pablo Ceresa, Rodrigo Diaz, Jorge Ferreyra, Manuel Sacco, Gaston Santamarina, Pablo Suarez, Kevork Tastzian, Oscar Truncellito, Victor Vallejo, Juan Vallejo, Leandro Vera, David Villalba

Films à Buenos Aires (Carnaval 2007) : Chus Dominguez, Daniel Iturbe, Rodrigo García

Lumières : Carlos Marquerie

Création sonore : Nilo Gallego

Projections des textes : Ramón Diago

Assistant à la mise en scène : John Romão

Costumes : Silvia Ojeda

Traduction : Christilla Vasserot

Régie générale : Ferdy Esparza

Arrangements musicaux : Nilo Gallego et les murgueros

Travail vocal Pablo : Politzer

Professeur de guitare : Miguel de Olaso

Festival d’Avignon

Cloître des Carmes • place des Carmes • Avignon

04 90 14 14 60

www.festival-avignon.com

Photo : © Christophe Raynaud de Lage