« À contre vent », Cie 3 x rien, festival Le Mans fait son cirque 2026, reportage, Le Mans

Chaud devant

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Pour la 25édition, Le Mans fait son cirque a offert de bien beaux cadeaux : un cirque de création souvent virtuose, toujours inventif, un cirque engagé et acteur de la société. Panorama de ce qui se fait de mieux dans le domaine, c’est aussi grand moment de vivre ensemble, dans la rencontre et la diversité.

Ils ne se la ramènent pas au Mans fait son cirque ! Ils font. Vaille que vaille. Qu’il pleuve, qu’il vente, avec les moyens du bord. « Malgré la suppression de la subvention qui laisse la structure exsangue (-100.000 €), nous ne renonçons pas à nos utopies », clame Richard Fournier, qui dirige le PNC depuis 2016. Contre vents et marées, avec sa belle équipe, avec les artistes, avec les publics, ils vont de l’avant, ils réalisent des petits miracles.

Ensemble

Car cette édition fut encore une réussite. Avant même les Balades dans le département et les spectacles des écoles supérieures mi-juin, les 27 spectacles à l’affiche ont attiré plus de 27.500 spectateur·ices, soit une progression de 10 % par rapport à l’an passé : « avec un vrai brassage, ce qui est le résultat, entre autres, de nos actions culturelles », précise Alexandre Boucher, directeur adjoint. « Notre projet artistique et sociétal, « le cirque au quotidien », favorise la rencontre entre artistes, habitant·es des territoires ».

D’ailleurs, c’est toute la saison qui a été conçue pour fêter cette célébration, avec des rendez-vous spéciaux, ouverts à l’inattendu, des expériences uniques. De quoi alimenter les rumeurs, créer des souvenirs, laisser des traces. Surtout, l’édition anniversaire du festival a conquis le public, avec une programmation allant du cirque de proximité à de grandes formes festives et participatives, trois cartes blanches et huit représentations en collaboration avec les Quinconces-L’Espal, les musées du Mans et l’Arche de la nature. Les mots d’ordre : créativité et convivialité. Ce succès conforte le choix de modifier la période du festival, bien qu’il n’ait pas échappé à des températures extrêmes et à l’orage.


« Bakana », Cie Das Arnak © Écran Blanc Arthur Lafond ; « How much we carry », Cirque Immersif © Écran Blanc Paul Le Nahedic ; « Dans ma piscine », Cie Aa Eo © Laurent Maillard

On a assisté à des shows atypiques, source d’émotions et de chaleur humaine. Et on utilise « show » à bon escient car, justement, certaines propositions a priori spectaculaires nous ont surpris. L’inverse est également vrai. Ainsi, Le Cirque sans noms nous a-t-il chavirés. Sous des dehors modestes, Pain d’chien ne lésine pas sur les moyens, pour parvenir à ses fins : nous amuser et nous émouvoir (lire la critique). Truffé de malice, empreint de poésie, il « casse la baraque ». On se dit que ça ne tourne pas très rond, dans ce cirque-là, mais on aime tellement qu’on ne risque pas de prendre la tangente.

À sa façon, C’EST CARRÉ réinvente également l’écriture circulaire. Comme toujours, en plus des chapiteaux, on y a découvert des dispositifs originaux, des artistes singuliers accompagnés de leurs complices (les régisseur·ses sont très présent·es sur scène, cette année), des formats étonnants : du jonglage en aquarium, de l’acrobatie embarquée ou du BMX dans les airs ! Contenu dans un castelet, Mon royaume pour un cheval nous a littéralement enchantés. Enfin, en maillot de bain, Pauline Dau a embarqué son public haut la main. Et pourquoi donc tant d’enthousiasme ?

De la piscine à l’océan, ces circassiens ne manquent pas d’air !

Pendant ce festival, il a fait chaud. Très chaud. Comment font ces circassien·nes ? Ielles s’adaptent aussi, habitué·es aux défis de toutes sortes. Tandis que nous sommes en nage, comme beaucoup dans le public, on se dit qu’au moins, Éric Longequel (Cie Ea Eo) , lui, ne transpire pas. Non sans humour, il livre une exploration originale de sa discipline en milieu aquatique. Dans ma piscine présente 7 objets, 7 façons de flotter ou de couler, 7 apnées pour le public et le jongleur. Bluffant et hypnotique (lire la critique).

Également apte à déployer un bien vaste imaginaire, bien qu’à l’étroit dans son armoire, Mon Royaume pour un cheval  (Cie La Bossue) est un petit bijou pour tous types de lieux, surtout non dédiés. Du grand cirque contenu dans 2 m2 (lire la critique) ! De même, la Cie 3 fois rien fait beaucoup avec peu. On ne sait pas d’où viennent les personnages campés par David et Pierre Cluzaud, ni où ils vont. Ce que nous comprenons, c’est qu’ils ont entrepris ce voyage ensemble, déterminés à avancer. Et le périple vaut le coup.

« À contre vent » © Julien Fortel

À contre vent débute par le murmure du vent. Destination : l’horizon, avec la fraternité en boussole. Car, évidemment, une tempête ne manque pas d’arriver. Au cirque, comme en mer, la solidarité prime. N’y risque-t-on pas sa vie ? Mis à l’épreuve, porteur et porté y révèlent leurs équilibres fragiles. Mais ces deux-là vont tenir debout, ensemble. Dispositif, acrobaties, lumière et musique sont au service d’un beau thème, illustré de façon poétique. Et les interprètes trempent leur chemise. Dans l’adversité, se jouent de fortes émotions.

De l’océan au ciel ! Dans Au crépuscule, Vincent Warin ouvre d’autres espaces, un singulier récit de cheminement. Si l’on retient son souffle avec Éric Longequel, on est saisi par cette performance acrobatique qui ne brasse pas de l’air. Oui, c’est du haut niveau. Accompagné d’un guitariste électro et d’un chariot télescopique, cet ancien champion de BMX fait de la voltige comme on n’en a jamais vue. Barré Vincent Warrin ? Perché, oui (lire la critique).

À bout de souffle

Le personnage de C’EST CARRÉ, lui, semble bien embarrassé. Avoir une tête en forme de cube n’est pas simple. Drôle et acrobatique, ce cirque sans parole, montre le corps comme terrain d’émancipation (lire la critique). Volubiles, hyperactifs, souples et prêts à s’adapter à bien des situations, ceux de Backstage témoignent, quant à eux, d’un cirque à la peine. La Main S’Affaire (Cie LMSA) nous plonge dans le quotidien de deux artistes ayant des milliers de km au compteur. Une immersion très drôle dans les coulisses qui traite de thématiques auxquelles est sensible le Plongeoir. Malgré l’orage, ils ont assuré une excellente représentation, brillante illustration du propos et de leur complicité à l’œuvre. Rien ne les arrête (lire la critique).

La résilience est un terme beaucoup utilisé depuis quelque temps. Et pour cause, nous en traversons des crises, certain·es en vivent des épreuves. La perte d’un être cher en fait partie. Pauline Dau rend hommage à son père récemment décédé, l’occasion de réflexions sur l’identité, la condition des femmes (en Corse et au cirque) et l’émancipation. Accompagnée d’un pianiste, la circassienne fait naître une parole ironique et sensible. Burlesque, profond, Santa, ce qu’il me reste de la Corse nous a touchés. Un récit intime qui frôle le politique (lire la critique).

De l’insolite, du sensible, de l’humain

Quelle édition exceptionnelle ! Populaire et festif, Le Mans fait son cirque maîtrise le spectaculaire, mais préfère surprendre que nous en mettre plein les mirettes. Il n’oublie pas les récits intimes et expériences, sources d’émotions. Et puis, il y a tout ce que l’on ne vous dit pas : l’accueil, l’énergie positive, les rencontres, dont certaines insolites, comme avec Roger, le lapin nain, qui a volé la vedette en s’invitant sur les pistes ! Sans oublier les plantes qui ont dansé jusque dans l’ancienne piscine des Sablons, à voir dès leur réveil. Elles aussi, font leur show. Après une soirée illuminée, beaucoup n’en croyaient pas leurs yeux.

1 © Écran Blanc Arthur Lafond ; 2 © Léna Martinelli ; 2 © Thomas Bourriche

Enfin, une mise en lumière inédite a transformé La Promenade en un paysage féerique. Matière sculpturale à part entière, le feu a redessiné les contours du site, à la nuit tombée, grâce à des dispositions au sol et dans les airs, des photophores, guirlandes et pots embrasés, autant de sources vives et lumineuses, propices au rassemblement ou la contemplation.

Atteindre une 25e édition, c’est bien plus qu’un simple anniversaire. C’est la consécration d’une aventure collective. Richard Fournier et Alexandre Boucher peuvent être fiers de leur équipe, engagée et pugnace, en dépit des coups durs politiques, des aléas météo, des épreuves. Depuis ses débuts, le Mans fait son cirque a su se réinventer, s’imposer comme l’un des meilleurs festivals nationaux, avec des fidélités à des compagnies d’envergure, des soutiens avisés à l’émergence, des écritures singulières, des esthétiques variées, bref des signatures. Une ouverture qui n’empêche pas l’exigence, avec le souvenir d’œuvres marquantes. Un cirque de création, éclectique, accessible et mémorable. Bravo et longue vie !

Léna Martinelli


25édition, du 20 au 31 mai 2026
Site du festival

Le Plongeoir Cité du Cirque Pôle Cirque Le Mans Sarthe Pays de la Loire • 72100 Le Mans
Toute la programmation ici

À contre vent, Cie 3 x rien
Site de la cie
Avec : David et Pierre Cluzaud
Mise en scène et mise en piste : Pierre et David Cluzaud, Philippe Chaigneau
Création musicale : Dj Slade
Durée : 50 min
Tout public
Plus d’infos ici
Tournée : ici

Spectacles programmés et déjà chroniqués :
Immaqaa, ici peut-être MPTA Mathurin Bolze : lire la critique de Léna Martinelli
Sono Io, Circus Ronaldo : lire la critique de Léna Martinelli
Tropisme poétique, Des plantes qui dansent / Re-plongez ! Blizzard Concept / Clara Gibard : lire la critique de Léna Martinelli
Newroz, Cie La Meute : lire la critique de Stéphanie Ruffier

À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Entretien avec Richard Fournier, propos recueillis par Léna Martinelli

Photo de une : « La Bamboche des 25 ans » © Écran Blanc Arthur Lafond

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